500 pages, 190 illustrations, entre l’album, l’archive et le livre d’art. Il reproduit à l’identique et dans son intégralité le manuscrit autographe conservé à la Morgan Library & Museum de New York, auquel s’ajoute un livret de transcription et de commentaire établi par Alban Cerisier et Delphine Lacroix. Surtout, cette édition anniversaire se signale par l’ajout de feuillets retrouvés, qui enrichissent encore la compréhension de la genèse du texte.
Le contexte de ce manuscrit mérite, à lui seul, qu’on s’y arrête. Si les lecteurs français n’ont découvert Le Petit Prince qu’en avril 1946, l’édition originale, elle, paraît à New York le 6 avril 1943, en français et en anglais, chez Reynal & Hitchcock. Saint-Exupéry est alors en exil aux États-Unis, après la débâcle de 1940.
Avant de repartir pour l’Afrique du Nord au printemps 1943, il confie à son amie Silvia Hamilton les feuillets du manuscrit et les dessins préparatoires. Une liasse de feuilles pelure d’oignon offertes à une amie au seuil du départ. La Morgan Library en fera l’acquisition en 1968.
Le manuscrit, c’est 141 feuillets de texte, écrits à l’encre et au crayon sur ce fameux onionskin paper dont Saint-Exupéry faisait volontiers usage, auxquels s’ajoutent 35 feuillets de dessins préparatoires. Deux autres dessins du petit prince, conservés dans un autre fonds de la Morgan Library, sont reproduits en fin de fac-similé. On entre ici dans l’atelier d’un écrivain qui n’illustre pas son livre après coup : il le pense, dès l’origine, comme un dialogue entre texte et image, ce dont a profité, récemment, un certain Riad Sattouf.
La découverte révèle la très grande proximité du manuscrit avec le texte final. Le récit est déjà là. Le décor, les personnages, la tonalité, la musique du texte, sa douceur mélancolique, sa tension dramatique, son art des demi-confidences : tout ou presque est en place. L’écrivain avance en terrain reconnu.
Cela ne signifie pas que tout fut d’un seul jet. Bien au contraire : les variations, les déplacements, les bifurcations sont nombreuses, et passionnantes. Elles concernent d’abord la construction d’ensemble. Saint-Exupéry hésite sur le nombre de planètes visitées par le petit prince avant la Terre : elles sont d’abord quatre, puis cinq, avant que le récit n’adopte son équilibre définitif avec six visites et une Terre devenue septième planète.
Le businessman, par exemple, apparaît tardivement, remplaçant un personnage d’abord désigné comme simple « propriétaire ».
Le séjour du petit prince sur Terre donne lui aussi lieu à plusieurs essais d’architecture narrative. Dans le texte que nous connaissons, les épisodes s’enchaînent : serpent, fleur du désert, montagne, roses, renard, aiguilleur, marchand. Le manuscrit laisse entrevoir une autre possibilité : celle d’un récit de ce séjour rapporté après coup, dans le dialogue entre l’aviateur et le petit prince lors de la marche vers le puits.
Saint-Exupéry a finalement renoncé à cette solution, choisissant la simplicité et, surtout, cette admirable symétrie qui encadre le voyage du petit prince par deux grands blocs de dialogue avec l’aviateur.
Les épisodes avec les hommes ont, eux aussi, beaucoup bougé. Le manuscrit témoigne d’une hésitation manifeste quant à la manière de faire rencontrer au petit prince l’humanité ordinaire. On voit passer un foyer banal, où un homme et une femme reprochent à l’enfant son manque de manières. Un marchand de manivelles imitant le tremblement de terre. Un inventeur de serviteurs électriques. Même un cruciverbiste, dans des feuillets aujourd’hui conservés ailleurs. Le texte publié a gardé l’aiguilleur et le marchand, en se débarrassant du reste.
Mais le plus beau mystère de ce manuscrit, peut-être, concerne le renard. Ou plus exactement : la possibilité qu’il n’ait pas été là dès l’origine. Un état du texte montre en effet que la révélation de l’unicité de la rose advient d’abord sans intermédiaire, comme une compréhension intime du petit prince au milieu du jardin. Le dialogue avec le renard, qui portera dans le texte définitif cette initiation décisive, semble donc avoir été élaboré ultérieurement. L’organe philosophique du livre, son maître de vérité.

Il faut ainsi lire ce manuscrit pour ce qu’il nous dit de la manière dont Saint-Exupéry a épuré son récit. On voit apparaître, puis disparaître, des références trop directement autobiographiques : l’aviateur a « instauré des lignes aériennes », « transporté le courrier », « écrit des livres », « fait la guerre ». De même, des allusions à Long Island ou à Manhattan figurent un moment dans le manuscrit avant d’être gommées. L’universalité exige une certaine pudeur.
On découvre encore que le fameux « S’il vous plaît, dessine-moi un mouton » fut d’abord un plus abrupt « Dessine-moi un mouton », et que la politesse vint ensuite, ajoutée dans l’interligne. On voit le renard approcher sa vérité par une formule encore banale — « Ce qui est le plus important c’est ce qui ne se voit pas » — avant que n’advienne la formulation définitive, miraculeusement simple et juste : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
On apprend que la planète du petit prince s’est d’abord appelée A612, puis ACB316, avant de devenir la très célèbre B612. On croise un astronome turc qui fut d’abord un Hollandais, un businessman atteint non de rhumatismes, mais de furonculose, un mouton qui semble bien parfois être… une brebis, puisque le petit prince songe à se faire bouillir du lait le matin.
De menues joies de philologue, et le cerveau qui travaille tout seul au jaillissement. Une occasion d’approcher concrètement le miracle. Cette édition anniversaire nous rend, feuillet après feuillet, un Saint-Exupéry au travail, vivant.

Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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