Avec ce nouveau long-métrage, Claire Denis retrouve l’Afrique, au cœur de son œuvre cinématographique, et Isaach de Bankolé, qu’elle met pour la quatrième fois en scène, presque quarante ans après Chocolat (1988), leur première collaboration. En réalisant ce film, la cinéaste honore une promesse faite au dramaturge Bernard-Marie Koltès il y a plus de 30 ans, quelques semaines avant sa mort, d’adapter au cinéma sa pièce Combat de nègre et de chiens. Le Cri des gardes, avec Isaach de Bankolé et Matt Dillon sort dans les salles le 8 avril.
Afrique de l’Ouest, sur un gros chantier de travaux publics, planté au milieu de rien, des engins charrient une terre rouge, poussiéreuse. Dans des baraquements, ceints de barbelés, protégés par des gardes, vivent Horn, le patron, et Cal, le jeune ingénieur qui le seconde. Dans la nuit, ces vigies perchées sur des miradors s’interpellent dans leur langue. Leurs cris résonnent comme des chants qui scandent le temps à coup de « Tout va bien », là où l’on sent déjà que rien ne va, et que ça ne va pas s’arranger.
Un soir, Alboury, un homme du village voisin, s’approche des grilles et interpelle Horn. L’homme, élégamment vêtu, poli, est là pour qu’on lui rende la dépouille de son frère, mort sur le chantier. Horn parlemente. Il a d’autres plans pour la soirée. Léone, sa jeune épouse, est sur le point d’arriver…
Deux femmes traversent cette histoire. La première incarne le deuil, silhouette enrubannée de noir, laissant apparaître un visage grave qui avance dans le vent et dépose sur la terre rouge une feuille de palmier. L’autre, Léone, comme tombée du ciel avec ses nuisettes et ses talons aiguilles, occupe l’espace de sa présence charnelle et décalée. Deux hommes blancs, Horn et Cal, deux hommes noirs, l’un vivant et l’autre mort, et un chien, réel ou imaginaire, complètent la partition de ce drame.
On comprend vite que la version officielle sur les circonstances de la disparition de Nouofia, le frère d’Alboury, est un mensonge, et que Cal n’est pas étranger à la mort de l’ouvrier. Horn tente de minimiser. Mais au fil de la soirée, la détermination et le calme d’Alboury vont avoir raison de la raison des trois autres protagonistes, blancs, expatriés.
Enfermés et agités comme des animaux en cage, Cal et Horn, Léone au milieu, se déchirent, sur fond de désir et de trahison. La clôture qui les sépare du monde dans lequel est confiné leur chantier apparaît comme la métaphore de leur enfermement dans une logique d’aveuglement. Aveuglement sur une réalité qu’ils ne veulent pas voir, coupés et indifférents du sort des gens qui vivent à côté de leur chantier, et aveuglement sur leur propre destin, bercés qu’ils sont par l’illusion d’exister en s’exilant loin de chez eux.
« Alboury est le moteur de la tragédie. En venant réclamer le corps de son frère comme dans la tragédie grecque, il remet en question les relations des trois Blancs de l’autre côté de la barrière. Pas parce qu’il est noir, mais parce qu’il réclame justice » explique Claire Denis.
Sur un scénario coécrit avec Suzanne Lindon, Claire Denis a choisi une forme qui sied à cette tragédie : unité de temps, et de lieu. Ces quelques heures nocturnes où se joue le drame se déroulent dans le huis clos du chantier, la nuit, hormis le trajet rocambolesque de Léone dans la voiture de Cal pour rejoindre son époux depuis l’aéroport. « Il fallait quand même que le territoire africain existe en dehors du chantier la nuit. Il ne pouvait pas y avoir que des barbelés, il fallait aussi de la vie autour du chantier », explique Claire Denis dans la présentation du film.
Des projecteurs puissants éclairent les personnages, qui entrent et sortent de scène comme au théâtre. Le monde qui les entoure est plongé dans la nuit, allégorie d’un espace impossible à représenter, à la fois mystérieux, fascinant, inquiétant et impénétrable. Alboury, à la frontière des deux mondes pour réclamer justice, se tient dans le clair-obscur.
La concentration de l’action dans le temps et dans l’espace, la vie en dehors du chantier reléguée volontairement hors champ et rassemblée dans le corps et les mots d’Alboury, serein et déterminé face à l’agitation grandissante et les déchirements de ses interlocuteurs, laisse au spectateur un vaste champ d’interprétation sur les enjeux du drame.
Ce parti pris de mise en scène ouvre plus largement des interrogations sur la persistance du colonialisme, sur la brutalité des rapports de domination qui l’accompagnent, et, aussi, dans un inversement des rapports, sur la puissance de résistance de ceux qu’on tente de soumettre. Cette idée est renforcée par une tonalité onirique, hors du temps, qui traverse le film de bout en bout.
La terre, les corps, le son ou la lumière transmettent le sens du propos autant, sinon plus, que les mots prononcés. Claire Denis s’empare de ce matériau comme le sculpteur de sa matière première, pour fabriquer un cinéma organique, qui touche notre sensibilité pour mieux nous faire entendre une histoire avec des enjeux complexes.

Mia McKenna-Bruce et Tom Blyth irriguent de leur présence la dimension charnelle et transmettent l’idée du désir, de l’impuissance et de la frustration, qui tiennent une place cruciale dans cette histoire. On est moins convaincu par Matt Dillon, perdu dans un rôle un peu bavard qui édulcore l’intensité du drame.
Isaach de Bankolé, qui fut l’ami de Bernard-Marie Koltès et acteur fétiche de Claire Denis, a été moteur dans ce projet cinématographique. « Isaach veillait sur le film. Il était comme un gardien du projet », confie la réalisatrice. Parlant la langue d’Alboury (le yoruba est sa langue maternelle), l’acteur semble s’être fondu dans la peau de son personnage. Dans une économie de jeu remarquable, il semble tout entier habité par cette histoire tragique – inscrite autant dans le temps présent que dans une temporalité séculaire – porteuse, comme la tragédie antique, d’un message universel.
Avec Le Cri des gardes, Claire Denis honore la mémoire de Bernard-Marie Koltès, sa poésie et son engagement. Elle ajoute une pierre à son travail sur l’Afrique, cette terre où elle a grandi, et qu’elle ne cesse d’interroger à travers une œuvre cinématographique inventive. La réalisatrice recevra le prestigieux Carrosse d’or de la Quinzaine des cinéastes lors de la 79e édition du Festival de Cannes, qui se déroule du 12 au 23 mai 2026.

Titre original : « The Fence »Genre : DrameRéalisation : Claire Denis Avec : Isaach de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-BrucePays : France, SénégalDurée : 1h 49 min Sortie : 8 avril 2026Distributeur : Les Films du LosangeSynopsis : Un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur, partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux blancs. Léone, future épouse de Horn, arrive d’Europe le soir même où un homme qui s’est introduit par effraction surgit derrière les grilles. Il s’appelle Alboury. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier.
Source:
www.franceinfo.fr




