Après avoir subi plus d’un mois de bombardements qui ont détruit une grande partie de ses capacités et tué plusieurs de ses leaders de premier plan, le régime iranien, loin de s’effondrer, a affiché une résilience inattendue. Celle-ci est enracinée dans une idéologie puissante : le chiisme voue un culte à ses martyrs tandis que le khomeinisme y ajoute un discours anti-impérialiste porteur auprès d’une partie non négligeable de la population mondiale, y compris dans les pays occidentaux.
À l’évidence, l’évolution de la guerre lancée par Donald Trump et Benyamin Nétanyahou en Iran, qui vient – temporairement ? – de s’interrompre à la suite de l’annonce d’un cessez-le-feu le 7 avril, après trente-huit jours de bombardements, n’a pas correspondu aux plans initiaux des états-majors israélien et états-unien. Alors que Wahsington et Tel-Aviv avaient parié sur un effondrement rapide du régime une fois éliminés plusieurs de ses principaux dirigeants, l’intensité de l’effort de guerre iranien et, surtout, sa capacité à durer dans le temps ont surpris.
De nombreux experts ont bien souligné à quel point les États-Unis n’avaient pas anticipé la résilience du Corps des gardiens de la révolution, dont le maillage très étroit et décentralisé s’étend sur l’ensemble du territoire iranien, si bien que les coups portés au sommet du régime n’ont pas semblé affecter sa capacité à lutter dans les 31 provinces qui composent la République islamique d’Iran. De plus, les observateurs ont abondamment mis en avant la maîtrise par Téhéran d’un nouvel art de la guerre asymétrique qui s’est décliné à l’échelle mondiale, l’Iran ayant pris en otage l’économie mondiale en exploitant au maximum sa capacité de nuisance sur le détroit d’Ormuz et en imposant à ses voisins une stratégie du chaos face à laquelle l’administration américaine est apparue démunie.
Toutefois, ces analyses mettent peut-être de côté l’un des aspects les plus évidents de cette résilience du régime iranien, qui tient à son idéologie religieuse, le chiisme duodécimain, et à son extension politique depuis 1979, le khomeinisme.
En effet, par son culte des martyrs, par sa vision eschatologique de l’histoire et par son aspiration révolutionnaire à libérer le Moyen-Orient, voire le monde entier, de l’impérialisme hégémonique des États-Unis, l’idéologie du régime iranien fournit un dogme à la fois parfaitement adapté à la nature asymétrique de la guerre actuelle et capable de rallier à lui une partie non négligeable de la population mondiale, malgré l’incroyable barbarie dont font preuve ses dirigeants.
Le chiisme, une doctrine née d’un combat asymétrique
Parce qu’il repose sur la mémoire des martyrs, le chiisme se nourrit de la guerre asymétrique. Le combat asymétrique du fort au faible élève le martyr au rang de personnage saint et de héros, dont le souvenir garantit la pérennité du chiisme à travers les générations.
À cet égard, la naissance même du chiisme est riche d’enseignements puisque ce courant de l’islam, qui regroupe aujourd’hui environ 20 % des musulmans du monde, apparaît avec le martyre des partisans d’Ali et de ses descendants (« les gens de la Maison de Mahomet », les ahl-al-bayt en arabe) appelés imams. L’événement que les chiites, toutes branches confondues hormis les zaydites, considèrent comme fondateur est le meurtre par les premiers califes omeyyades d’Hussein, fils d’Ali et successeur légitime de Mahomet. Or, dans la tradition chiite, en plus d’être mort en martyr sur ordre des usurpateurs omeyyades, Hussein périt au terme d’un véritable combat asymétrique. La bataille de Kerbala en 680 où il trouve la mort constitue en effet un combat du fort au faible où Hussein, accompagné par quelques dizaines de fidèles, se fait massacrer par une armée de plusieurs milliers de combattants aux ordres du calife omeyyade Yazid.
La disproportion du rapport de force entre l’armée de Yazid et la poignée de fidèles d’Hussein rend le sacrifice de ce dernier d’autant plus mémorable. Dans cette optique, plus le combat est disproportionné, plus il est asymétrique, plus il est digne d’être commémoré et donc susceptible de résister à l’oubli. La nature asymétrique et donc injuste du martyre d’Hussein légitime la soif de vengeance que les chiites perpétuent au travers des siècles.
Le « syndrome de Kerbala » moteur de la guerre actuelle
De ce point de vue, le syndrome de Kerbala transforme le chiisme en une véritable doctrine asymétrique : le martyre d’Hussein est certes une défaite militaire sur le temps court pour les partisans d’Ali, mais il constitue une victoire sur le temps long puisqu’il constitue un événement mémorable dont les musulmans garderont la mémoire.
À la défaite militaire, les chiites opposent la victoire mémorielle et idéologique sur le temps long, exactement comme le font les stratèges de la guerre asymétrique. En cela, le chiisme est bel et bien une doctrine de combat asymétrique comme le montre son utilisation par la République islamique d’Iran dans sa guerre médiatique dirigée contre les États-Unis et Israël.
Dans une vidéo publiée sur le compte Facebook francophone du défunt Ali Khamenei intitulée « Le martyre est le début… Le martyre de l’imam Khamenei n’est pas la fin, tout comme le martyre de l’imam Hussein ne le fut pas », datée du 6 mars 2026, le régime iranien dresse un parallèle entre le martyre d’Hussein face à Yazid et celui de Khamenei face à Trump.
Conformément à la tradition chiite, la mort de Khamenei suit le modèle du martyr d’Hussein : elle constitue un modèle de résistance à « l’oppression » et nourrit une soif de vengeance dont l’humanité gardera le souvenir, ce qui contribuera à la victoire finale du régime iranien et de la « parole divine ».
La guerre contre l’« oppression universelle » comme moteur du conflit
Dès lors, la martyrologie chiite permet le développement d’un narratif où le martyre de Khamenei comme celui d’Hussein renvoie à la vocation universelle du chiisme à lutter contre l’oppression. Grâce à son martyre, Khamenei devient une figure qui dépasse le cadre strict de la communauté chiite pour devenir le symbole de la lutte contre l’oppression des États-Unis sur le monde.
La vidéo précédemment mentionnée est à cet égard révélatrice : la figure de Khamenei y est présentée comme l’étendard de « ceux qui luttent pour la liberté » et contre « l’impérialisme ». Ce discours à la jonction de la martyrologie chiite et du rejet de la tutelle impérialiste de l’Occident sur le monde musulman, emprunté aux thèses des Frères musulmans, résume assez bien le khomeinisme, qui tente de faire du chiisme iranien une doctrine révolutionnaire décoloniale.
En publiant des vidéos développant ce discours, la République islamique entend fédérer autour d’elle tous ceux qui luttent contre l’hégémonie américaine dans le monde et conférer à sa propagande une dimension universelle destinée à séduire des populations extérieures au monde chiite, y compris occidentales.
Le régime iranien sait que l’issue de la guerre se joue plus dans la bataille de l’opinion que sur le terrain militaire. Les dernières vidéos publiées par le régime montrent à quel point le régime investit les réseaux sociaux en utilisant des codes visuels et une rhétorique clairement à destination des opinions occidentales. Dans une vidéo devenue virale, le régime utilise l’univers des Lego pour représenter Trump et Nétanyahou, assis en compagnie du diable autour des dossiers Epstein.
La vidéo établit alors un lien direct entre le déclenchement de la guerre et les dossiers Epstein, suggérant que Trump a attaqué l’Iran pour détourner l’attention de l’opinion publique du scandale, prisonnier du chantage effectué par un Nétanyahou diabolique. En associant le diable, Israël et l’affaire Epstein, le régime utilise les codes universels de l’antisémitisme et espère mobiliser la partie de la sphère MAGA opposée à Israël qui peut, elle aussi, flirter avec l’antisémitisme. Le régime iranien a parfaitement conscience que l’affaire Epstein divise l’opinion MAGA et qu’elle a réveillé la frange antisémite du mouvement, qui pourrait se mobiliser contre la guerre en jugeant que, dans celle-ci, Washington se montre inféodé aux intérêts israéliens.
Trump, allié malgré lui du khomeinisme
Ainsi, la résilience du régime iranien ne se résume pas à sa capacité de nuisance, mais tient aussi à son idéologie. La martyrologie chiite fait de la guerre asymétrique une source de légitimité et, par la mémoire des martyrs comme celui d’Hussein ou de Khamenei, transforme des défaites militaires sur le court terme, comme celle que subit actuellement l’Iran du point de vue de ses capacités conventionnelles, en de véritables victoires idéologiques sur le temps long.
D’autant que le khomeinisme, en tant qu’idéologie révolutionnaire tournée contre « l’oppression » et le sionisme, peut séduire une partie des opinions occidentales, principalement la franche antisémite du mouvement MAGA et ceux qui, à l’autre extrémité du paysage politique, se réclament de mouvements décoloniaux anti-impérialistes.
De ce point de vue, la propagande du régime iranien se trouve paradoxalement renforcée par les dérives du trumpisme, qui, en substituant partout la force brutale au droit, donne un surcroît de visibilité à la propagande anti-impérialiste du régime des mollahs.
Source:
theconversation.com





