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 L’Afrique a-t-elle besoin de révolutionnaires ou de gestionnaires ?

Par Jos Blaise Mbanga Kack

Il est des moments où l’on serait tenté d’en sourire. Mais le sujet est trop sérieux pour être abandonné aux éclats de tribune. A force de slogans répétés jusqu’à l’usure, l’Afrique finit par confondre incantation et stratégie. L’expression consacrée -« transformation locale des produits »- est devenue  un totem. Elle mérite pourtant d’être disséquée, chiffres et structures à l’appui.   Transformer sur place, fort bien. Mais transformer pour qui ? Avec quels capitaux ? Sous quelle gouvernance stratégique ? Et surtout, dans quelle architecture de valeur ?

Imaginons que l’on appuie sur un bouton : les chaînes  industrielles s’installent à Douala, Abidjan, Dakar, Lagos, Conakry, Libreville, Brazzaville, Kinshasa, Cotonou ou Lomé. Les rubans sont coupés, les caméras filment, les communiqués célèbrent « l’industrialisation en marche ». Mais les machines viennent  d’Europe ou d’Asie. Les financements sont structurés à  l’extérieur. Les brevets, les logiciels, l’ingénierie de pointe sont importés. Et les centres de décision demeurent ailleurs. La « nationalité » d’une entreprise ne se mesure plus au drapeau flottant sur son site. Elle  se lit dans la composition de son capital, dans la localisation de son conseil d’administration, dans l’origine de ses lignes de crédit, dans la maîtrise de sa propriété intellectuelle. Autrement dit, dans le pouvoir de décider.

Prenons le cacao, symbole par excellence.  L’Afrique de l’Ouest et centrale en produit l’essentiel. Ces dernières années, des unités de transformation ont vu le jour : Chocosen au  Sénégal, Chococam au Cameroun, Chocogab au Gabon, Chococi en Côte d’Ivoire. On y fabrique du chocolat en poudre, des tablettes, des produits semi-finis destinés à l’exportation. Le signal politique est fort : la fève  ne quitte plus systématiquement le continent à  l’état brut.

Mais derrière plusieurs de ces implantations industrielles, on retrouve le groupe  Barry Callebaut. Leader mondial de la fabrication de chocolat et de produits  à  base de cacao, né en 1996 de la fusion de la société belge Callebaut et de la société française Cacao Barry, le groupe a son siège en Suisse et déploie ses activités sur tous les continents. Il fournit les grandes marques agroalimentaires, maîtrise   l’approvisionnement en cacao, la transformation, la formulation et une large part de la logistique  mondiale.

Lorsqu’un tel acteur investit à Abidjan ou à Douala, il le fait selon une logique industrielle rationnelle : proximité des matières premières, optimisation des coûts,  accès à une main d’œuvre compétitive, incitations fiscales négociées avec les Etats. Rien d’illégitime. Mais rien non plus qui ne traduise ipso facto une souveraineté économique africaine. 

On transforme donc sur place. Certes. Mais où  se prennent les décisions stratégiques ? Où  sont arbitrés les investissements majeurs ? Où se décident les innovations de produits, les choix des marchés, les politiques des prix ? Longtemps, les directions générales et financières étaient confiées à des expatriés. Puis, sous la pression des opinions publiques et au nom de l’ « africanisation » des postes, des cadres africains ont été promus à la tête de certaines filiales.

A la surface, le visage change. Dans les structures, le centre de gravité demeure. Frantz Fanon aurait parlé, sans ménagement de « peau noire, masque blanc ». L’image est sévère, mais elle souligne une tension persistante : peut-on parler d’autonomie lorsque l’essentiel du pouvoir économique reste exogène ?

Le débat public, lui, s’enflamme. « Nous avons imposé la transformation locale ! » proclament certains néo- panafricanistes. Soit. Mais transformer pour quels capitaux ? Pour quelle accumulation locale ? Pour quel réinvestissement dans la recherche, l’innovation, l’extension de capacité ? A défaut d’une analyse fine des flux financiers et des chaînes de valeur, la victoire ressemble à une mise en scène. Une poudre aux yeux- et, ironie du sort, une poudre de cacao.

Ajoutons une dimension  souvent éludée : la demande. Qui consomme majoritairement ces produits transformés ? Les principaux marchés du chocolat et du café haut de gamme restent en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Le jeune écolier européen glisse sa pâte   chocolatée dans son cartable ; les ménages occidentaux absorbent l’essentiel des volumes à forte valeur ajoutée. En Afrique, la consommation de chocolat en poudre ou d’expresso demeure marginale au regard des standards occidentaux,  pour des raisons de revenus, d’habitudes alimentaires et de priorités économiques.

Cela signifie-t-il qu’il faut renoncer à transformer localement ? Absolument pas. Mais croire que la seule implantation d’usines suffit à enclencher une dynamique de puissance économique relève  d’un optimisme incantatoire.

La véritable question est structurelle : comment créer des champions nationaux capables de rivaliser, d’innover et d’exporter sous leur propre marque ? Comment structurer des fonds de garantie solides pour sécuriser l’investissement local ? Comment doter les pays de banques de développement efficaces, transparentes et stratégiquement orientées vers l’industrialisation ? Comment renforcer les marchés financiers régionaux afin qu’ils irriguent les PME industrielles ?

Sans capital patient, sans gouvernance exigeante, sans formation technique de haut niveau, le « made in Africa » restera dépendant. Il sera un maillon dans une chaîne  mondiale pilotée ailleurs. Or l’enjeu n’est pas l’isolement, encore moins l’autarcie. L’Afrique n’est pas appelée à  se replier sur elle-même. Elle doit commercer, coopérer, attirer les investissements étrangers, intégrer les chaines de valeur mondiales. Mais elle doit le faire avec lucidité stratégique. Le danger serait de remplacer dépendance extérieure par des monopoles intérieurs, protégés par des barrières administratives et produisant sans concurrence réelle. Le monopole n’a jamais été synonyme d’excellence. Il engendre souvent des produits chers, de qualité moyenne, et une absence d’innovation. L’industrialisation ne peut prospérer dans une économie fermée et administrée à l’excès.

 Derrière la rhétorique de la transformation locale se cache un dilemme plus vaste : l’Afrique a-t-elle besoin de révolutionnaires ou de gestionnaires ?

Les révolutionnaires ont leur utilité. Ils réveillent, dénoncent, mobilisent. Ils rappellent les injustices structurelles du commerce international. Mais bâtir une industrie, structurer un système financier, développer une base technologique solide exigent des gestionnaires rigoureux, des planificateurs patients, des techniciens compétents, des dirigeants capables d’articuler vision et exécution.

Le populisme économique séduit les foules. La gestion, elle exige des tableaux de bord, des indicateurs de performance, des audits, des arbitrages budgétaires parfois impopulaires. Elle exige aussi une culture de la responsabilité et de la transparence.

La souveraineté  économique ne se décrète pas lors d’une inauguration. Elle se construit par la capacité à financer ses propres entreprises, à  protéger intelligemment ses intérêts, à  négocier d’égal à  égal, à former des ingénieurs et des financiers capables de tenir tête aux meilleurs.

Transformer localement est une étape. Maîtriser le capital, la technologie et les marchés en est une autre. Tant que ces dimensions ne convergeront pas, l’industrialisation africaine restera incomplète.

Bonjour l’Afrique.

Celle des ingénieurs, pas des tribuns. Celle des bilans, pas des banderoles. Elle a rendez-vous avec elle-même. Qu’elle n’arrive pas en retard.

A propos de Josué Blaise Mbanga Kack

Josué Blaise Mbanga Kack st un professionnel chevronné des médias, cumulant 28 années d’expérience dans le journalisme de haut niveau. Ancien rédacteur en chef délégué dans plusieurs rédactions de référence au Cameroun et à l’échelle panafricaine, il est également membre fondateur du magazine Le Quorum, lancé aux côtés de Cherif Elvalide Seye et Moriba Magasssouba. Son parcours, marqué par des collaborations avec de nombreuses rédactions de l’espace francophone, s’étend aussi à la communication et au marketing, notamment auprès d’agences de renom aux côtés de André Monteauban. Formé à l’ESSTIC de Yaoundé et soutenu par la Fondation Friedrich Ebert, il incarne un profil à la croisée du journalisme, de la stratégie éditoriale et de la communication.


Source:

www.financialafrik.com

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