Au Mexique, l’économie du livre encaisse un choc dont les causes dépassent largement les dynamiques éditoriales. Dans plusieurs États, des libraires signalent une baisse sensible de la fréquentation et, par effet mécanique, des ventes.
En cause : une insécurité persistante qui modifie les habitudes de déplacement et réduit les sorties culturelles, selon une enquête de El Universal. Le phénomène reste localisé, mais son impact s’avère suffisamment tangible pour alerter les professionnels.
Dans des zones particulièrement exposées à la criminalité, les commerces culturels subissent un recul de leur activité. Les librairies, dépendantes du passage et de la flânerie, figurent parmi les premières touchées. La diminution des visites s’inscrit dans un contexte où les consommateurs limitent leurs déplacements non essentiels, en particulier en soirée.
Des commerces désormais fragilisés
Les témoignages recueillis par le quotidien mexicain décrivent des situations contrastées, mais convergentes. Certains points de vente enregistrent des chutes de fréquentation notables, notamment dans des centres urbains où la perception du risque s’intensifie. Les libraires évoquent des rues désertées à certaines heures, un phénomène qui affecte directement les ventes impulsives, essentielles à l’équilibre économique de ces commerces.
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Cette contraction ne repose pas uniquement sur une baisse du pouvoir d’achat ou sur la concurrence numérique. Elle renvoie à une contrainte plus immédiate : la sécurité personnelle. Lorsque la circulation devient incertaine, la fréquentation des lieux culturels décline, entraînant un effet domino sur les recettes.
Une chaîne de valeur exposée aux facteurs extra-économiques
L’impact dépasse le seul commerce de détail. La distribution du livre, déjà soumise à des marges réduites, dépend étroitement de la vitalité des librairies physiques. Dans les régions concernées, les éditeurs et diffuseurs observent une moindre rotation des stocks, signe d’un ralentissement de l’ensemble de la chaîne.
Des situations comparables ont déjà été documentées dans d’autres contextes internationaux. Des études de la Banque mondiale ou de l’UNESCO montrent que l’insécurité constitue un facteur structurant des pratiques culturelles, en influençant directement l’accès aux biens et aux lieux de diffusion. Le cas mexicain confirme cette corrélation : l’activité culturelle ne se maintient pas hors d’un cadre sécuritaire stable.
Une recomposition des usages culturels
Face à ces contraintes, certains acteurs tentent d’adapter leur offre. Développement des ventes en ligne, événements en journée, partenariats avec des espaces sécurisés : les stratégies se multiplient pour maintenir le lien avec les lecteurs. Toutefois, ces ajustements ne compensent pas entièrement la perte de fréquentation physique, qui demeure centrale dans l’économie du livre.
Le signal reste qualifié de « faible » à l’échelle nationale, mais il met en lumière une dépendance structurelle : la vitalité du commerce du livre repose aussi sur des conditions extérieures, au premier rang desquelles la sécurité publique. Dans les territoires concernés, la question ne relève plus uniquement de la diffusion culturelle, mais de l’aménagement des conditions mêmes de circulation et d’accès.
Une ambition politique à contre-courant du terrain
Dans le même temps, l’État mexicain affiche une ambition d’une tout autre ampleur : faire de la lecture un projet structurant à l’échelle nationale. Avec la création d’un Conseil dédié, les autorités entendent coordonner institutions, éditeurs, bibliothèques et acteurs éducatifs autour d’un objectif explicite : construire une « République lectrice », pensée comme une infrastructure civique comparable aux services essentiels.
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Cette stratégie s’inscrit dans un contexte paradoxal. Malgré un taux d’alphabétisation supérieur à 94 %, les pratiques restent limitées, avec une moyenne de trois à quatre livres lus par an et un recul du nombre de lecteurs depuis plusieurs années. L’ambition publique vise précisément à combler cet écart structurel entre capacité à lire et pratique effective.
Le projet repose sur une logique d’intervention territoriale : revitalisation des bibliothèques, médiation culturelle, programmes adaptés aux zones rurales ou défavorisées. L’objectif consiste à transformer l’accès au livre en levier de cohésion sociale et de participation citoyenne.
Le contraste dessine un douloureux paradoxe. D’un côté, une politique publique qui érige la lecture en droit fondamental et en priorité nationale ; de l’autre, des territoires où les usages culturels reculent sous l’effet de contraintes sécuritaires, fragilisant précisément les lieux censés incarner cette ambition.
Crédits photo : admknowdns CC 0
Par Clément SolymContact : cs@actualitte.com
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