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La crise écologique est-elle vraiment le produit d’un excès d’humains sur Terre ? Relire « The Population Bomb »

La mort du biologiste Paul Ralph Ehrlich le 13 mars 2026, a remis en lumière The Population Bomb, un classique de la littérature écologique publié en 1968. Les auteurs rappellent ici que la « surpopulation » n’est pas un simple fait naturel, mais un objet profondément politique. Depuis Thomas Robert  Malthus, la restriction démographique reste un sujet d’actualité brûlant.

The Population Bomb est un ouvrage co-écrit par Paul R. et Anne H. Ehrlich.
Wikimedia

Pour la première fois en France depuis 1945, le nombre de naissances est devenu inférieur aux décès en 2025 ; l’indicateur de fécondité atteint 1,56 enfant par femme, son plus faible niveau depuis la Première Guerre mondiale.

Dès 2024, le président Emmanuel Macron appelait à un « réarmement démographique » pour répondre au vieillissement de la population. Dans le même temps, à propos de Mayotte, était soulevée la question de la « surpopulation » ou de la « pression démographique » sur l’île française.

Bien que ces diagnostics portent sur des échelles territoriales différentes, selon les contextes, la population peut être présentée comme une ressource à développer ou un problème à contenir. Le débat n’est pas nouveau. Coécrit par les biologistes américains Paul R. Ehrlich (1932-2026) et Anne H. Ehrlich, The Population Bomb reprend les principaux postulats malthusiens, en les replaçant dans le contexte de la crise écologique.

Alors que le malthusianisme classique fonde l’idée de surpopulation sur la rareté des ressources agricoles, le néo-malthusianisme du XXe siècle l’inscrit dans le cadre plus large des limites environnementales.

Trop d’humains

Anne et Paul Ehrlich coécrivent cet ouvrage dans un contexte marqué par le renouveau du néo-malthusianisme d’après-guerre et par l’affirmation d’une écologie attentive aux limites de la planète, dont témoignera notamment le rapport Meadows de 1972.

Très influent et polémique, l’ouvrage installe une idée devenue familière : les crises alimentaires et écologiques seraient d’abord le produit d’un excès d’humains sur Terre. Si le livre est connu pour ses prédictions catastrophistes, l’essentiel est ailleurs. The Population Bomb a transformé la manière de poser le problème, en présentant la surpopulation comme un fait scientifique, une réalité objective dictée par des contraintes naturelles, et appelant dès lors des réponses politiques fortes.

Leur point de départ est celui de la biologie des populations. Dès le premier chapitre de The Population Bomb – structuré autour « Trop d’humains », « Trop peu de nourriture » et « Une planète mourante » –, ils s’intéressent aux dynamiques de croissance, aux interactions entre population et environnement, ainsi qu’aux contraintes écologiques. L’ouvrage en donne d’emblée la clé de lecture :

« Les Américains commencent à prendre conscience que les pays en développement sont confrontés à une crise démographique et alimentaire inévitable. »

Parmi ces sections, « Trop d’humains » joue un rôle central. La population humaine y est d’abord traitée comme une variable naturelle à l’échelle mondiale, avant d’être envisagée dans ses dimensions sociales, économiques et politiques.

La bataille pour nourrir l’humanité est perdue

Dans The Population Bomb, le constat est sans appel : « la bataille pour nourrir toute l’humanité est perdue ».

Les crises alimentaires ne sont pas d’abord pensées comme des défaillances économiques, mais comme le rapport de l’homme à la nature ; la croissance démographique conduit à une pénurie de ressources. La hausse du prix de la nourriture résulterait de la mise en culture de terres moins fertiles, elles-mêmes conséquence de la croissance démographique :

« Nous savons déjà qu’il est impossible d’augmenter suffisamment la production alimentaire pour faire face à la croissance démographique continue. »

Anne et Paul Ehrlich déploient un registre catastrophiste, fait d’échéances rapprochées, de famines et d’effondrements sociaux. L’argument ne se limite pas aux pays en développement. Les sociétés riches sont aussi concernées, sous d’autres formes :

« Plutôt que de souffrir de pénuries alimentaires, ces pays en subissent les conséquences sous la forme d’une dégradation de l’environnement et d’une difficulté croissante à se procurer les ressources nécessaires pour maintenir leur niveau de vie. »

Cette approche ne signifie pas une absence du politique. La surpopulation est posée comme un fait objectif, quasi indiscutable, issu de lois naturelles, appelant ensuite des réponses politiques fortes. Le débat ne porte pas tant sur la définition du problème que sur les moyens d’y répondre.

Contrôle des naissances

Dans les derniers chapitres de l’ouvrage, Anne et Paul Ehrlich appellent explicitement à l’action coercitive de l’administration des États-Unis plutôt qu’à des mesures incitatives : contrôle des naissances grâce à la contraception, y compris la stérilisation forcée, droit à l’avortement ou réorientation de l’aide internationale.

Dans son discours de 1965, le président états-unien Lyndon Johnson appelait à traiter le problème de l’explosion démographique et de la rareté des ressources avec un contrôle des naissances. La réalité démographique contemporaine est loin d’être homogène. De nombreux pays développés font aujourd’hui face au vieillissement de leur population – Japon, France ou États-Unis –, tandis que d’autres régions concentrent l’essentiel de la croissance démographique mondiale et de la jeunesse. Le nombre d’habitants de l’Afrique subsaharienne pourrait dépasser les deux milliards en 2050.

Surtout, les pressions écologiques ne dépendent pas uniquement du nombre d’habitants, mais aussi des modes de production, de consommation, ainsi que de la concentration spatiale des activités économiques. Deux populations de taille comparable peuvent avoir des impacts très différents.

Effet Malthus

Parler de « surpopulation » ne renvoie jamais à une humanité indifférenciée. Cette catégorie suppose, implicitement, des écarts entre populations selon les territoires et les conditions sociales. Dès l’Essai sur le principe de population de Thomas Robert Malthus, la croissance démographique est pensée comme une loi naturelle. Elle s’accompagne d’une prise de position politique explicite : la critique des politiques d’assistance, notamment les « Poor Laws » accusées d’encourager la reproduction des plus pauvres.

Cette manière de poser le problème ne disparaît pas complètement avec le néo-malthusianisme. Dans The Population Bomb, Thomas Robert Malthus n’est pas mobilisé de manière explicite. Le problème est posé à l’échelle globale, sans désignation de groupes sociaux, tout en orientant implicitement le diagnostic vers certains territoires en développement. Aujourd’hui encore, cette logique se prolonge sous des formes plus diffuses, que certains travaux désignent comme un « effet Malthus ». Concrètement, les inégalités sociales et territoriales sont reformulées en termes apparemment naturalisés, à travers des diagnostics globaux qui évitent de nommer les populations concernées.

Parler d’un monde où il y aurait « trop d’humains » suppose donc, même tacitement, que certaines dynamiques démographiques sont plus problématiques que d’autres.

I = P × A × T

En 1971, Paul Ehrlich proposait avec le professeur de sciences de l’environnement John Holdren une formulation plus large de l’impact environnemental, souvent résumée par l’équation I = P × A × T. Impact environnemental (I) = taille de la population (P), richesse de la population (A) et technologie (T).

Cette équation fait dépendre l’impact environnemental du produit de la population, l’abondance – mesurée par la consommation par tête –, et de la technologie. Cette approche, reprise notamment dans The Population Explosion, reconnaît le rôle des choix économiques et techniques, que l’ouvrage de 1968 tendait à subordonner à la seule dynamique démographique.

Les débats se sont ensuite recentrés sur la mesure des contributions de ces facteurs au réchauffement climatique. Dans les années 1990, l’identité de Kaya permet de mesurer empiriquement les émissions de gaz à effet de serre en les reliant à la population, au produit intérieur brut par habitant, à l’intensité énergétique de la production et au contenu carbone de l’énergie. Plutôt que de se limiter au facteur démographique, elle met en évidence la nécessité de découpler la croissance de la consommation des émissions de gaz à effet de serre, notamment par la décarbonation.

La crise écologique impose des limites à l’exploitation des ressources, mais celles-ci tiennent moins à une supposée « surpopulation » qu’aux impacts environnementaux des modes de production et de consommation sur le climat. Autrement dit, l’enjeu n’est pas tant le nombre d’humains que la manière dont les sociétés organisent production, décarbonation, répartition et sobriété de la consommation des ressources.


Source:

theconversation.com

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