Dans un dix-huitième long-métrage intimiste, Gus Van Sant s’empare une fois de plus d’un fait divers : cette fois, une prise d’otage hors normes qui a secoué Indianapolis.
Indianapolis, 8 février 1977. Richard Hall est installé dans le spacieux « bureau de papa » lorsqu’il déroule le plan d’un fusil et comprend que son rendez-vous ne se passera pas comme prévu. Une poignée de secondes plus tard, le fils de courtier se retrouve immobilisé par un fil qui fait le tour de son cou pour le relier à un fusil chargé et braqué sur sa nuque. Un dispositif consciencieusement élaboré par Tony Kiritsis, client qui ne contient plus sa colère. Il faut dire que Richard Hall n’était pas censé se retrouver enchaîné à une arme à feu, mais son père (Al Pacino), le PDG de la boîte, étant trop occupé à s’enfiler des burritos sous le soleil de Floride, c’est le fils qui trinque.
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Huit ans après son dernier film, le cinéaste Gus Van Sant (My Own Private Idaho, Elephant, Will Hunting, Harvey Milk…) signe son retour avec La Corde au cou, un dix-huitième long métrage tout droit sorti de l’Amérique des seventies. Écrit par Austin Kolodney et présenté hors compétition à la dernière Mostra de Venise, le film raconte l’histoire vraie d’un kidnapping hors normes qui a tenu en haleine Indianapolis, puis les États-Unis. En salles depuis le 15 avril, La Corde au cou revient sur le plan de Tony Kiritsis, un homme endetté et en colère qui prit en otage le fils de son courtier. L’affaire durera plusieurs jours, générant au passage un cirque médiatique largement alimenté par les autorités et Tony Kiritsis lui-même.
Prise d’otage aux accents absurdes
Situé quelque part dans la lignée de Un après-midi de chien de Sidney Lumet (dans lequel Al Pacino campe le personnage principal) voire même de Fargo, de par les événements absurdes qui rythment la prise d’otage, La Corde au cou nous embarque dans le geste désespéré d’un homme ruiné. Reprochant à son courtier d’avoir fait fondre ses économies, Tony Kiritsis, issu d’un milieu populaire, a soigneusement préparé sa vengeance. Entre les mains de Gus Van Sant, cet enlèvement de 63 heures devient un film nerveux qui contraste avec le rythme lent des débuts du cinéaste : 1h45 qui respirent le stress et la sueur, incluant touches d’humour noir et notes d’empathie.
Au casting, un Bill Skarsgård fébrile et parfaitement crédible dans le rôle-titre – dont les traits rappellent étonnamment ceux de Steve Buscemi, l’un des deux escrocs foireux de Fargo –, accompagné de Dacre Montgomery. Bien loin de Billy Hargrove de Stranger Things (le combo coupe mulet et short de bain rouge devrait vous rafraîchir la mémoire), l’acteur états-unien incarne cette fois un businessman et fils de PDG, au corps raidi par le fusil accroché à son cou. Les rôles secondaires se révèlent tout aussi réjouissants : Colman Domingo dans le rôle du DJ Fred Temple, Al Pacino, Cary Elwes (Princess Bride).
Criminel ou héros populaire
Si le fils du banquier est attaché à un fusil, il ne fait aucun doute que le titre du film illustre la situation de celui qui a manigancé l’opération. Entre le thriller et la comédie noire, le film dresse un portrait nuancé et humanisé d’un preneur d’otages qui se rêve en justicier des temps modernes. Alors qu’il abat sa dernière carte et séquestre un homme chez lui, le personnage de Tony n’en perd pas ses manières : il garde son sens du détail, se montre attentionné avec sa victime, s’excuse toujours après un langage fleuri.
Les exigences du criminel, aussi, prouvent l’existence de sa boussole morale : Tony veut l’effacement de ses dettes et surtout, des excuses. Dans une affaire qui oppose une victime du capitalisme à ceux qui s’engraissent grâce au système, difficile de ne pas faire le lien avec Luigi Mangione, jeune homme suspecté d’avoir tué le PDG de UnitedHealthcare, le plus gros groupe de santé états-unien, en 2024… et qui s’est attiré les faveurs d’une partie du peuple états-unien avec la médiatisation de l’affaire.
Prise d’otage en prime time
Car entre les plans confinés dans l’appartement sombre de Kiritsis, Gus Van Sant accorde une large place aux discours journalistiques qui entourent l’affaire, trouvant autant d’action du côté du kidnapping que du côté des chaînes de télé locales et nationales. Le cinéaste s’est ainsi appuyé sur des images télévisées de l’époque, en plus d’utiliser les caméras utilisées par la télé à la fin des années 70 pour des news footage reconstitués. Évitant l’écueil du journaliste cupide en quête de scoop, le film donne à voir l’emballement de la machine médiatique : l’ascension d’une journaliste cantonnée aux marronniers, les séquences en prime time, l’implication d’un célèbre programmateur de radio.
La relation entre le preneur d’otage et l’otage durant ces 63 heures, enfin, suscite inévitablement l’intérêt. Deux hommes issus de deux réalités sociales radicalement différentes, qui se trouvent des points communs sans le vouloir, du côté de la famille ou dans leur goût pour les muffins. Film discret porté par une bande-son nostalgique, La Corde au cou trouve sa richesse dans les nuances de ses personnages, et dans l’alchimie qui ne se dit pas de ses deux protagonistes principaux.
La Corde au cou de Gus Van Sant est en salles.
Source:
www.konbini.com





