Java 1989-2006, l’anthologie ne se lit ni comme un simple recueil patrimonial, ni comme le mausolée élégant d’une aventure finie. Le volume rassemble la revue animée par Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri et Jacques Sivan, et restitue, dans une masse dense de textes, d’entretiens, de prises de position et de montages, un moment où la poésie française cherchait moins à se définir qu’à se déplacer. Le livre tient d’abord par cette énergie de déplacement : il ne demande pas l’adhésion à une école, il impose un régime de circulation.
L’enjeu central apparaît très vite : rouvrir l’après-avant-garde sans retomber dans les réflexes de chapelle. L’anthologie raconte ainsi, au fil de ses textes liminaires et de l’entretien avec Espitallier, une séquence de contestation contre les taxinomies figées, contre le lyrisme jugé rétrograde, contre la solennité devenue posture.
Ce qui se construit ici n’est pas un programme doctrinal au sens strict, mais une pratique du frottement. La revue accueille la poésie sonore, la performance, les arts plastiques, les cultures dites mineures, la traduction, le cut-up, les formes hybrides, les écritures transgenres. Elle préfère le chantier à la doctrine, l’atelier à la ligne.
C’est pourquoi il se montre plus convaincant dans ses principes actifs que dans sa simple ambition d’inventaire. Espitallier formule d’ailleurs très précisément cette dynamique : « Je ne crois pas qu’une revue s’inscrive seulement dans un espace. Elle s’y pointe à l’improviste avec une boussole légèrement détraquée, se fraie un chemin, s’y ajoute, le bouscule, invente un espace dans l’écosystème préexistant en se superposant à d’autres, en débordant de tous les côtés. » Cette déclaration vaut clé de lecture. Java ne cherche pas la cohérence d’une école, mais l’efficacité d’une perturbation.
Le mérite du volume tient aussi à la netteté avec laquelle il reconstitue les théories poétiques qui le traversent. D’abord, l’idée que la poésie n’avance qu’en bricolant ses héritages : non par révérence, mais par réemploi, détournement, collision. Ensuite, la conviction que les frontières génériques épuisent les textes au lieu de les ouvrir.
Enfin, la certitude qu’une écriture vivante doit accueillir le réel dans sa diversité la plus heurtée : politique, publicité, fiction, oralité, objets, images, gestes. Vannina Maestri le formule dans une prose qui a valeur de manifeste : la revue constitue un laboratoire où les textes se confrontent, se complètent, se contredisent, jusqu’à former un ensemble cohérent parce que multiple.
Cette architecture critique donne au livre sa force intellectuelle. On y voit se dessiner une généalogie : Dada, les objectivistes américains, Denis Roche, Gertrude Stein, les pratiques sonores, Fluxus, la pop culture, OuLiPo, les arts visuels. Mais le volume évite le confort de la filiation prestigieuse. Il insiste davantage sur l’usage des outils que sur la sainteté des références. En cela, il défend une théorie très ferme : le poème n’est pas une essence à préserver, mais un champ d’opérations à relancer.
La meilleure formule réside peut-être dans cette profession de foi, à la fois drôle et sévère : « La poésie nous paraissait trop sérieuse pour la laisser entre les mains de gens trop sérieux. C’est peut-être au fond l’un des axes qui nous rassemblaient. » Tout Java est là.
Dans cette phrase, il faut entendre une méfiance envers le prestige, l’esprit de sérieux, les orthodoxies critiques, les appartenances trop bien tenues. Le volume montre alors comment une revue peut fabriquer moins un groupe qu’une disponibilité commune : goût des techniques mixtes, refus des mots d’ordre, sens de la forme, autodérision, rapport mobile au réel.
Comme chronique de cette aventure, l’anthologie est remarquable. Comme objet de lecture continue, elle présente pourtant quelques faiblesses. La première tient à sa nature même : l’abondance. Quatre cent quatre-vingt-douze pages de textes, d’extraits, d’entretiens et de dossiers supposent une lecture discontinue, presque stratigraphique. Le lecteur y gagne en profondeur documentaire, mais y perd parfois en tension.
La seconde faiblesse tient à l’inégalité inhérente à tout montage anthologique : certaines pièces frappent d’emblée, d’autres relèvent davantage du témoignage de moment que de la nécessité durable. Enfin, l’argument critique de l’hybridation, si fort dans son principe, peut parfois se dissoudre dans la célébration générale de l’ouverture.
Mais ces réserves ne diminuent pas l’essentiel. Car l’essai possède une qualité rare : il donne à voir une esthétique en train de se fabriquer. Non une école close, mais un climat. Non un mot d’ordre, mais une série de gestes. Non une histoire héroïque, mais une zone de circulation où se croisent poètes, plasticiens, performers, traducteurs, revuistes.
À ce titre, le volume dépasse largement le document d’archives. Il recompose un imaginaire de la poésie comme pratique collective, mobile, inquiète, joueuse.
La fin de l’entretien avec Espitallier donne d’ailleurs à l’ensemble sa résonance la plus juste : « Rien ne se rejoue jamais sur la même partition. Je pense que ces années Java se sont infiltrées dans un certain nombre d’ateliers, des manières d’écrire, de considérer la poésie, le livre, le live, la performance. »
C’est exactement ce que laisse cette anthologie : moins un modèle qu’une infiltration. Le livre rappelle que certaines revues n’occupent pas seulement une période ; elles modifient durablement la manière de lire, d’écrire, d’assembler. Java appartient à cette catégorie. Une machine critique, insolente et poreuse, dont l’héritage tient moins à ses dogmes qu’à sa liberté.
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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