- Advertisement - spot_imgspot_img
AccueilCultureINTERVIEW. "Les politiques ont usé le lien avec les électeurs au point...

INTERVIEW. "Les politiques ont usé le lien avec les électeurs au point de décrédibiliser la démocratie", alerte Marc Dugain qui publie un nouveau livre, "Submersion"


Publié le 03/04/2026 07:30

Temps de lecture : 8min

Marc Dugain en 2024 (DANIEL BIAUDET/SIPA)

L’écrivain défouraille contre les fossoyeurs du monde libre dans un récit d’anticipation sur l’exercice du pouvoir et ses désillusions, étourdissante suite du best-seller « Tsunami ».

Depuis le succès de Tsunami dans lequel il mettait en scène un président confronté à la colère populaire, aux défis climatiques et au poids grandissant des GAFAM, Marc Dugain n’était pas revenu dans l’arène de la politique-fiction hexagonale, genre dans lequel il excelle. Il y a fort à parier que le spectacle récent du délitement de nos institutions combiné à l’accélération des crises internationales, a fini par le convaincre de sortir de sa réserve avec son nouveau roman Submersion, publié le 2 avril aux éditions Albin Michel. Pour Franceinfo Culture, il fait le point sur les menaces qui pèsent sur notre démocratie dans un échange cash et ultra-stimulant.

Franceinfo Culture : Avec Submersion, vous replongez dans l’univers impitoyable des jeux de pouvoirs au plus haut sommet de l’Etat. Quel est l’élément déclencheur qui vous a poussé à donner une suite à Tsunami ?Marc Dugain : C’est une suite au sens où je reprends le même personnage que dans Tsunami, mais c’est un livre indépendant de Tsunami. C’est un genre littéraire particulier parce qu’on n’est pas dans le passé, mais dans un présent futur fictionné qui s’appuie sur la réalité, et c’est assez compliqué à écrire parce que je le fais sans recul. Reste ma motivation qui est de mettre en lumière les tendances de fond d’évolution de notre civilisation, de montrer le monde tel qu’il vient et de discerner les grands enjeux dans le brouillard médiatique et numérique. Effectivement si on cherche une constante dans mon travail, c’est celle du pouvoir parce que l’humain est un être de pouvoir et que cette matière est vraiment romanesque.

Vous composez un personnage de chef de l’Etat complexe qui veut restaurer le lien abîmé avec les citoyens. Quel est le péché originel du désamour actuel envers les politiques ?Les politiques ont la vue basse. Les électeurs que nous sommes aussi probablement, mais on vote pour eux pour qu’ils élèvent le débat et nous préparent aux grands enjeux. Au lieu de cela, ils gèrent leur clan, leur carrière. Leur ego prend le pas sur l’ambition collective et on voit bien que les élus ont de moins en moins le niveau alors que la société, avec l’avènement hégémonique du numérique, devient de plus en plus complexe. Par incompétence et manque de sincérité, ils ont usé le lien avec les électeurs au point de décrédibiliser la démocratie.

Vous invoquez souvent dans le livre les grandes figures tutélaires du passé : Charles de Gaulle, Jaurès, Mendès-France. N’y a-t-il plus personne à la hauteur de l’enjeu aujourd’hui ?C’est une question essentielle. La Ve république nécessite une personnalité forte, exemplaire, capable de hauteur, au-dessus des partis et à même d’entretenir un lien fort et permanent avec le peuple. Je ne vois personne aujourd’hui du niveau de cette ambition.

« La fonction présidentielle rend la classe politique hystérique ».

Marc Dugain

à franceinfo Culture

Alors que notre Ve république glisse irrémédiablement vers un régime parlementaire aussi lamentable que le fut la IIIe République sur sa fin, on doit se poser la question de nos institutions. Doit-on aujourd’hui tout mettre entre les mains d’une seule personne dont on sait qu’il ou elle ne sera pas à la hauteur ?

Les menaces extérieures (conflits armés, ingérences russes, terrorisme) sont omniprésentes dans le récit. Votre président se démène pour mettre au point une défense commune opérationnelle. Est-ce une façon d’appeler l’Europe au sursaut ?La France est l’objet de toutes les menaces et de toutes les tentatives de déstabilisation parce qu’elle est une des grandes puissances économiques de l’Europe et la seule puissance nucléaire continentale. Les Russes sont persuadés qu’une France à terre leur offrirait la domination militaire sur l’Europe. Les Américains pensent qu’une France dans le chaos c’est l’opportunité de disloquer la communauté européenne qu’ils détestent parce qu’elle est un frein à leur hégémonie économique et politique.

« Soit l’Europe parvient à se concevoir comme une puissance militaire au niveau de sa force économique, soit elle est amenée à disparaître en revivant certains des drames du XXe siècle ».

Marc Dugain

à franceinfo Culture

On sent une grande inquiétude sur l’avènement programmé des populismes partout en Europe et dans le monde. Est-ce inéluctable ? Comment y résister ?Le populisme a été largement encouragé par le développement du numérique. On a donné la parole à tout un chacun sans lui dire que sa parole ne compte plus en tant que telle mais comme un instrument de manipulation au service d’intérêts économiques et politiques indissociables. Samuel Beckett disait que les mots sont souvent une insulte au silence, et sur les réseaux sociaux on s’exprime tout le temps. Trump parle tous les jours pour masquer aux Américains que ses actions apparemment désordonnées suivent une logique d’intérêt personnel opaque. Le populisme, c’est attirer l’attention du peuple vers des boucs émissaires pendant qu’on lui fait les poches. Pour résister à ce courant navrant, je n’ai trouvé qu’un seul moyen, écrire en utilisant le roman pour inspirer une nouvelle perspective.

La pression exercée par les géants du numérique sur les Etats semble, à vous lire, la prochaine menace fondamentalement déstabilisatrice…On est en plein dedans. La colère de Trump et Vance contre l’Europe vient de notre faible contribution à l’Otan mais surtout aux entraves de l’UE à l’industrie numérique. La démocratie se nourrit de l’impôt. La principale économie sera bientôt le numérique qui ne veut pas payer d’impôt aux nations. Qui ne veut aucune régulation de ses contenus pour libérer une parole sans frein qui alimente le populisme.

« Le cartel du numérique est opposé à l’Etat, à ses missions de répartition de la richesse et de promotion du bien commun ».

Marc Dugain

à franceinfo Culture

Raison pour laquelle ils soutiennent des courants d’extrême droite ultralibérale.

Il existe aussi dans le roman une grande aspiration à la vie simple, respectueuse de l’environnement, libérée des injonctions capitalistes et des manipulations numériques. Est-ce une piste pour résister au fracas du monde ou simplement la tentation d’un repli ?Si notre ambition n’est pas d’asseoir notre pouvoir sur les autres, de se récompenser en consommant toujours plus, de sombrer dans une cupidité abyssale copiée sur le modèle américain ou des oligarques russes, on peut espérer converger vers un modèle apaisant. J’ai le sentiment d’avoir vécu une époque où notre espèce tentait de prendre une direction raisonnable, mais c’est terminé. La planète est passée par-dessus bord, les intérêts mafieux convergents piétinent les longues avancées démocratiques, les démocrates s’enfoncent dans leur erreur qui a été essentiellement de déréguler l’économie au point d’y être totalement asservis. On est entrés dans un tunnel dont on ne voit pas le bout. Il n’y a pas, à ce stade, de solution politique qui ne soit liée à des changements de comportement personnels. Chacun doit se regarder en face et c’est souvent assez éblouissant parce que nous sommes l’astre des contradictions. 

« Submersion » de Marc Dugain, éditions Albin Michel


Source:

www.franceinfo.fr

Annonce publicitairespot_img

Derniers articles

Annonce publicitairespot_img