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Faciliter le travail le 1er mai : régularisation ou aubaine pour la Fnac ?

Une journée chômée, mais surtout un symbole éminemment politique et social. Le 1er mai est, depuis 1889 et l’initiative de l’Internationale ouvrière, une date de revendication et de célébration des conquêtes sociales des travailleurs et des travailleuses. Chaque année, des manifestations ont lieu en France, où ce jour est chômé et payé depuis 1948, et dans le monde entier afin de défendre les acquis sociaux, dans un contexte peu favorable à la réduction du temps de travail ou à l’augmentation des salaires.

En avril 2025, les sénateurs Annick Billon (Vendée) et Hervé Marseille (Hauts-de-Seine), tous deux membres du groupe Union centriste, s’intéressent à ce jour férié, avec une proposition de loi (PPL) pour « permettre aux salariés de certains secteurs de travailler le 1er mai ».

Leur texte découle d’un événement récent, raconté dans l’exposé des motifs de la proposition de loi : « Le 1er mai 2024, plusieurs boulangers, respectueux de leur métier et soucieux de répondre aux attentes de leurs clients, ont été sanctionnés pour avoir fait travailler leurs salariés, en dépit d’une pratique tolérée de longue date. » Les professionnels auraient reçu une amende pouvant s’élever jusqu’à 1500 € par salarié, mais ont été relaxés en avril 2025.

Pour les sénateurs, un « vide juridique » subsiste toutefois entre la loi et la pratique, qui fragiliserait l’activité des boulangers, donc, mais aussi des fleuristes, des cinémas ou encore des théâtres. La proposition cherche donc à inscrire dans la loi des dérogations, pour certains secteurs d’activités : « Il ne s’agit en aucun cas de remettre en cause le caractère férié et chômé de cette journée, mais de reconnaître la spécificité de certaines activités — à l’instar des boulangeries ou des fleuristes — qui participent pleinement à notre vie quotidienne et à notre patrimoine culturel », assuraient les deux auteurs de la PPL.

« Activité culturelle » et flou artistique

Présenté en un article unique, le texte initial, modifié par la commission des affaires sociales du Sénat, mentionne explicitement les « établissements exerçant une activité culturelle » comme pouvant « occuper des salariés ce jour [le 1er mai, donc, NdR], sous réserve de leur volontariat ».

La formulation a été légèrement modifiée à l’occasion de l’adoption du texte en première lecture par le Sénat (pour devenir « Les établissements exerçant, à titre principal, une activité culturelle »), sans toutefois répondre à une interrogation centrale : que trouve-t-on exactement sous cette dénomination ?

Au sein de la chambre haute, les rapports et débats ont donc cité les théâtres et les salles de cinéma, en y ajoutant l’adverbe « notamment » — dans le rapport du sénateur Olivier Henno (Nord, Union centriste), en juin 2025 —, ce qui laissait entendre que la catégorie était extensive. D’ailleurs, quelques mois plus tard, dans son rapport fait au nom de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, le député Thibault Bazin (Meurthe-et-Moselle, Droite républicaine) y ajoute les musées…

La simple mention de l’« activité culturelle » semble exclure la vente au détail, mais, dans l’attente d’un décret du Conseil d’État pour déterminer les « catégories d’établissements concernées », l’incertitude persiste.

Ce grand flou artistique autour du périmètre de la dérogation s’étend à l’interprofession : contacté, le Syndicat de la librairie française n’a pas été capable de nous éclairer sur le sujet. Les bibliothèques elles-mêmes pourraient être concernées : nous avons sollicité l’Association des Bibliothécaires de France, et sommes en attente d’éléments de réponse.

Une loi pour les « grandes enseignes » ?

En évoquant le travail le jour du 1er mai, date hautement symbolique pour les droits des travailleurs, la proposition de loi ne pouvait qu’attirer l’attention des syndicats. La CGT mène ainsi la mobilisation, sous le mot d’ordre « Pas touche au 1er mai », et incite les citoyens et citoyennes à interpeler leurs députés avant le passage en séance publique à l’Assemblée nationale. L’objectif ? Empêcher « le vol du plus férié des jours fériés ».

Renommé « loi Intermarché-Interflora » par la CGT, le texte y est décrit comme une « brèche vers la suppression du droit au repos rémunéré du 1er mai » qui « ne serait dans l’intérêt ni des salariés ni des petits commerces ». En effet, rappelle le syndicat, certains artisans et commerçants peuvent d’ores et déjà travailler le 1er mai, tandis que les salariés sont, pour leur part, « payés le 1er mai, sans aller au travail ».

Par ailleurs, deux dispositions de la proposition de loi paraissent fallacieuses au syndicat : le versement d’une « indemnité » en cas de travail le 1er mai – « Si on était obligés de travailler un jour de plus, alors c’est normal d’être payé un jour de plus », explique la CGT —, et la mise en avant du « volontariat », alors même que le contrat de travail introduit le lien de « subordination » des salariés à la direction et limite donc les possibilités en matière d’opposition.

Pour le syndicat, le texte de loi serait donc une porte ouverte vers la multiplication des dérogations, doublée d’un cadeau « aux grandes enseignes ». « On nous parle du petit boulanger du coin, du fleuriste, mais ils peuvent déjà ouvrir le 1er mai. En réalité, cette loi est faite pour profiter aux grandes enseignes », explique Sophie Binet, secrétaire générale de la Confédération générale du travail, avant de citer Interflora, Carrefour, la Fnac et Marie Blachère dans une publication sur les réseaux sociaux du syndicat.

Nous avons tenté de joindre la CGT pour obtenir plus d’explications sur ce rapport du texte aux grands groupes, sans succès.

La CGT n’est pas le seul syndicat à s’opposer au texte. Le 3 mars dernier, huit organisations (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, UNSA, Solidaires et FSU) ont signé un courrier adressé aux députés, hors extrême droite, pour les inviter à ne pas voter le texte, ce 10 avril.

Le « seul jour férié garanti »

À l’approche de son passage à l’Assemblée nationale, la proposition de loi a reçu le soutien de Jean-Pierre Farandou, le ministre du Travail. Sur Europe 1, il a assuré que le texte était nécessaire afin de combler un « trou dans la raquette » du code du Travail. 

Les partisans du texte mettent aussi en avant l’intervention du Conseil d’État pour déterminer les « catégories d’établissements concernées », ce qui limiterait strictement les ouvertures. Mais, du côté des organisations salariales, on compte plutôt sur le rejet du texte ou l’ajout d’amendements bien plus restrictifs.

« Il est vrai que le texte reste très flou aujourd’hui », nous indique-t-on du côté de la CFDT, « et on espère que les députés vont demander des garde-fous ou un cadre plus précis. Concernant la présence de la librairie dans le champ du texte, elle ne semble pas en faire partie, mais le décret [du Conseil d’État] apportera des détails. »

177 amendements ont été déposés, en amont de la discussion publique de ce vendredi 10 avril. Parmi ceux-ci, quelques-uns, comme ceux du député Yannick Monnet (Allier, Gauche Démocrate et Républicaine), d’Océane Godard (Côte-d’Or, Socialistes et apparentés) ou de Sophie Taillé-Polian (Val-de-Marne, Écologiste et Social), suggèrent d’exclure les établissements exerçant une activité culturelle du texte, considérant que la dérogation prévue « ne trouve aucune justification probante ».

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Le flou autour du texte s’étend aussi aux potentiels bénéficiaires, puisque l’enseigne Cultura nous assure ne pas avoir « été consultée sur ce sujet ». Contacté, le groupe Fnac ne souhaite pas commenter cette proposition de loi.

L’intérêt des grandes surfaces culturelles pour le texte, dont la Fnac, ne fait cependant aucun doute pour Nadine Vieujot, déléguée syndicale Centrale CFDT Fnac Relais. « La direction n’est pas venue nous voir à ce sujet », nous explique-t-elle, « mais, s’il y a une possibilité de faire rentrer plus d’argent, le groupe va y aller. Les raisons économiques vont prendre le pas sur les raisons sociales » prédit-elle en rappelant que la date du 1er mai incarne « le seul jour chômé garanti » au sein de l’enseigne Fnac.

Photographie : Manifestation du 1er mai, en 2025, à Paris (illustration, Wyslijp16, CC BY 4.0)

 

Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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