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Entrepreneuriat : quand la science balaie les idées reçues sur les start-up, les savoir-être…

Incubateurs, subventions, formations à la créativité… les dispositifs de soutien à l’entrepreneuriat se multiplient en France. Ces solutions sont-elles vraiment efficaces ? Et si les « bonnes idées » pour stimuler l’entrepreneuriat freinaient en réalité l’innovation qu’elles prétendent pourtant encourager.

L’injonction à entreprendre n’a jamais été aussi forte. Pour dynamiser l’économie et transformer les territoires, la réponse des pouvoirs publics et des acteurs économiques semble invariablement être la même : « Plus d’accompagnement, plus d’incitations, plus de passion. » Pourtant, cette approche intuitive, souvent guidée par de bonnes intentions, se heurte parfois violemment à la réalité du terrain.

Dans l’imaginaire collectif comme dans les discours politiques, l’entrepreneuriat est souvent paré de vertus magiques. Il suffirait de libérer les énergies, de financer l’audace et de multiplier les structures d’accueil pour que l’innovation fleurisse. Mais les politiques publiques, tout comme les stratégies d’accompagnement, gagnent à être évaluées à l’aune de la recherche scientifique. C’est précisément la mission que s’est assignée le réseau R2E.

Alliance scientifique entre l’Université de Lorraine, l’Université de Strasbourg, l’Université de Reims Champagne-Ardenne, Neoma Business School et YSchools, ce collectif fédère plus de 230 chercheurs de différentes disciplines (gestion, économie, sciences politiques), avec l’objectif de faire émerger un « entrepreneuriat par la preuve » (evidence-based entrepreneurship). Par ricochet, il s’agit aussi de mettre en lumière des phénomènes contre-intuitifs qui remettent en question bien des certitudes.

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Trop de soutien tue le soutien ?

L’une des premières pierres d’achoppement identifiées par les travaux récents concerne l’architecture même de l’écosystème entrepreneurial. Pour stimuler l’entrepreneuriat et la création d’entreprises, les dispositifs se sont multipliés, sans réflexion sur l’efficacité globale de ces multiples dispositifs, allant des incubateurs aux accélérateurs et autres guichets uniques, subventions régionales, aides nationales…

Or, l’analyse de terrain révèle un effet pervers de cette générosité publique, provoquant un effet « millefeuille ». La sédimentation des dispositifs crée un environnement illisible. Au lieu de se sentir soutenus, les porteurs de projet se retrouvent aux prises avec une complexité administrative chronophage. Le temps passé à décrypter les critères d’éligibilité ou à naviguer entre des injonctions parfois contradictoires est du temps soustrait au développement du produit ou à la recherche de partenaires ou de clients.

La recherche montre ainsi que, au-delà d’un certain seuil, l’abondance de soutiens désorganisés devient un frein. Il convient de sortir de la logique administrative (remplir des dossiers de subvention), pour favoriser le développement de l’activité de l’entrepreneur. En effet, les différentes structures d’accompagnement doivent rendre des comptes à leurs financeurs créant un effet de justification en cascade. La recommandation qui émerge en est claire : l’efficacité des politiques publiques ne réside pas dans le volume des aides, mais dans leur coordination et leur simplicité. Dit autrement : « Trop de soutien tue le soutien. »

L’illusion des « soft skills »

Les études récentes s’attachent également à déconstruire le portrait-robot de l’entrepreneur idéal, souvent romancé par les médias. On nous présente la figure de l’entrepreneur visionnaire, mû par une passion dévorante et des soft skills relationnels hors normes. On imagine volontiers que c’est l’envie de « changer le monde » (purpose-driven action) qui constitue le moteur principal, notamment chez les jeunes générations.

Pourtant, les données racontent une histoire plus pragmatique. Si la passion est une étincelle, elle ne suffit pas à alimenter le moteur sur la durée. Les travaux empiriques soulignent que l’intention entrepreneuriale se transforme en action concrète principalement grâce à la maîtrise de compétences techniques et financières. Comprendre un business plan, anticiper des besoins de trésorerie ou évaluer un seuil de rentabilité sont des facteurs bien plus déterminants pour « passer le cap » que la seule audace créative.

Pourquoi ? Parce que la compétence financière réduit l’incertitude. Elle transforme une peur irrationnelle de l’échec en un risque calculé et gérable. En survalorisant le discours fondé sur les inspirations au détriment des hard skills de gestion, les formations risquent de passer à côté de l’essentiel. De même, les motivations des jeunes entrepreneurs restent, dans la réalité, fortement ancrées dans des logiques économiques et personnelles, bien loin de l’image d’Épinal d’une génération purement altruiste et naturellement talentueuse.

Se lancer plutôt que se (sur)informer

Ce besoin de compétences tangibles se heurte à un autre phénomène contemporain, le « paradoxe de l’abondance informationnelle ». À l’ère du numérique, les jeunes entrepreneurs ont accès à une quantité illimitée de données : benchmarks, études de marché en ligne, retours d’expérience sur les réseaux sociaux…

L’intuition voudrait que plus on est informé, meilleure sera la décision. Cela ne reflète pas vraiment la réalité du terrain, puisque de l’abondance à la surcharge il n’y a qu’un pas et que cette surcharge tend à paralyser l’action. Les jeunes entrepreneurs surinvestissent la phase de recherche, cherchant la réponse parfaite ou la réassurance absolue dans les données, retardant la confrontation au terrain.

Là où l’entrepreneuriat exige de l’expérimentation et de l’agilité, l’infobésité crée de l’inertie. Apprendre à filtrer et à limiter l’information devient dès lors une compétence critique à enseigner.

La reprise d’entreprise, une voie à creuser

Enfin, l’approche scientifique permet de réévaluer des modèles souvent jugés moins « sexy » que la start-up technologique, comme la reprise d’entreprise. Souvent perçue comme risquée ou réservée à des profils seniors, la reprise souffre d’un déficit d’image.

BPI France, 2023.

Pourtant, les crises successives ont agi comme des révélateurs. Les entrepreneurs ayant vécu une reprise d’entreprise démontrent une résilience supérieure en période de turbulences. Avoir dû s’adapter à une structure existante, comprendre sa culture et la transformer sans la briser constituent tous trois un apprentissage inestimable. La crise ne fait souvent que renforcer ces mécanismes d’adaptation.

Le danger de l’isolement

De plus, l’idée que la reprise est intrinsèquement risquée est contestée par les faits. Ce n’est pas l’opération qui est dangereuse, c’est l’isolement du repreneur. Les dirigeants en sont d’ailleurs pleinement conscients. Selon le sondage ELABE (2023) « Les dirigeants et la cession-transmission d’entreprise », 91 % d’entre eux estiment qu’il est important d’être accompagné par des tiers dans ce type de démarche. La reprise encadrée présente ainsi des taux de pérennité remarquables.

Il y a là un gisement de croissance et de sauvegarde de l’emploi que les politiques territoriales gagneraient à prioriser, plutôt que de tout miser sur la création ex nihilo.

Éclairer les décideurs, ce n’est pas seulement valider leurs choix, c’est parfois, et cela est salutaire, challenger les idées reçues pour éviter le gaspillage de ressources publiques. Pour transformer nos territoires, l’entrepreneuriat ne doit plus être seulement une incantation, mais une science de l’action, lucide et ancrée dans les réalités complexes de la société.

Ce texte a été rédigé avec Élisa Mathieu, ingénieur d’études, membre de R2E.


Source:

theconversation.com

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