Fermez les yeux. Laissez se former derrière vos paupières l’image d’un jardin que vous aimez. Que voyez-vous ? Une haie un peu folle, des rosiers en fleur, les fraîches couleurs du printemps… Certains placeront peut-être dans le tableau quelques merles, d’importunes guêpes, le chat de la maison se prélassant au soleil. Des présences animales somme toute anecdotiques. Un spectacle bien loin de refléter la réalité.
Pour comprendre la vie secrète du jardin, il faut mettre l’image en mouvement… et en imaginer les plus infimes acteurs. Un seul chiffre : 59 % de la biodiversité vit cachée dans le sol ! Sans les milliards d’êtres vivants – mammifères, oiseaux mais aussi insectes, bactéries ou champignons – qui structurent le jardin et en assurent la fertilité, la douce image disparaît.
« Se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature »
Fermons à nouveau les yeux, et figurons-nous ces milliards d’individus qui s’agitent, naissent, de prédateurs deviennent proies. De même que, dans les groupes sociaux, la diversité est le gage de la créativité, nous rappelle le jardinier punk Éric Lenoir, de même la diversité la plus extrême garantit-elle un jardin résilient, plein de vie. Peut-être ce combat pour la biodiversité est-il d’ailleurs déjà bien engagé, tout au moins dans les pratiques.
C’est ce que semble montrer un sondage Ifop de 2025 : sur les près de deux tiers de Français qui disposent d’un jardin, 69 % l’utilisent pour protéger la biodiversité. Le contraire d’un jardin vivant ? Le jardin à la française, rigoureux, domestiqué jusqu’au moindre insecte malvenu, à éradiquer d’urgence. L’incarnation même du mot d’ordre de Descartes au XVIIe siècle : « Se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ».
Dans un combat pour un monde plus vivant, faut-il donc renier notre René national, lui qui – abomination pour nos consciences contemporaines ! – concevait les animaux comme des machines ? Il semble que l’esprit cartésien ne fasse pas bon ménage avec le caractère foisonnant du vivant et ce qu’on sait aujourd’hui des capacités des animaux…
Et pourtant, Descartes est l’un des fondateurs de la science moderne. Sans lui, peut-être, pas de méthode scientifique robuste. Et donc pas de chimistes pour identifier les messages odorants, indétectables par le nez humain, qui indiquent aux abeilles, par exemple, qu’une congénère leur dit : ici, buffet à volonté ! Pas de physique atomique pour comprendre les forces qui permettent au gecko de grimper aux murs.
Pas de description zoologique fine de la manière dont une graine, si et seulement si elle passe dans l’intestin d’un blaireau, va pouvoir germer. Et pas de compréhension des milliards de phénomènes bénéfiques pour les animaux du jardin que nous pouvons favoriser. Ces bonnes pratiques, les chercheurs mais aussi les jardiniers les décrivent avec une belle unanimité.
Elles peuvent se résumer en cinq mots : en faire le moins possible ! Remplacer les actions délétères – tondre trop et trop souvent, aligner des essences exotiques voire… nourrir les oiseaux – par une observation rêveuse et une réflexion avertie : dois-je supprimer les chenilles, ou ne constituent-elles pas un bon appât pour les mésanges qui ainsi viendront en foule ? Et raccrocher son petit bout de terre, dont on est maître et possesseur – juridiquement –, au grand réseau planétaire du vivant, dont nul ne peut se dire propriétaire.
Source:
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