- Advertisement - spot_imgspot_img
AccueilCultureLivres & LittératureÉcrans, parents, école... Comment expliquer le déclin de la lecture chez les...

Écrans, parents, école… Comment expliquer le déclin de la lecture chez les jeunes ?

Empruntons au journaliste David Abiker (Radio Classique), chargé d’animer la conférence de présentation des résultats de l’étude du CNL, sa formule pour en résumer la substance : « Ça va mal, mais c’est pas pire. »

Depuis 10 ans, le Centre national du livre (CNL) mène un suivi scrupuleux des pratiques de lecture des Français avec, tous les deux ans, un arrêt consacré exclusivement à la tranche d’âge 7-19 ans, soit les lecteurs et lectrices de demain. « Nous avons plus de recul aujourd’hui pour mesurer le déclin de la lecture, lequel s’observe chaque année, un peu moins dans cette édition », constate Régine Hatchondo, présidente du CNL.

En effet, le nombre de jeunes âgés de 7 à 19 ans déclarant lire pour l’école, les études ou le travail (84 %) comme pour leurs loisirs (81 %) reste stable par rapport à la dernière enquête de 2024, un signal plutôt positif après plusieurs années de recul des pratiques. 

Néanmoins, le déclin avec l’âge se confirme, puisque 1/3 des 16-19 ans ont totalement abandonné l’activité. Chez les garçons, la chute est considérable : 56 % des 16-19 ans lisent pour leurs loisirs, contre 91 % des 7-9 ans.

Des phénomènes « inquiétants »

Parallèlement à cet abandon de la lecture avec l’âge, « cette étude apporte la confirmation de phénomènes qui nous inquiétaient déjà dans les précédentes éditions », s’alarme Étienne Mercier, directeur du département Public Affairs Santé d’Ipsos/BVA. « Ainsi, le temps de lecture lui-même est cannabilisé par les écrans : quand on lit, on a donc tendance à utiliser les écrans en même temps, pour envoyer des messages ou regarder des vidéos. »

S’ajoute à cette fragmentation de l’attention une certaine fragilité des compétences de lecture. « À l’école, plus on évolue en âge et dans les classes, plus on pourrait penser que l’on acquiert de l’aisance dans la lecture », commente Étienne Mercier. « C’est finalement l’inverse qui se produit : les jeunes de 16 à 19 ans, qui se préparent notamment pour le baccalauréat, ont le plus de difficultés avec la lecture. »

À LIRE – Un nouvel outil d’analyse, pour mieux lutter contre l’illettrisme

Entre les écrans et les livres, la répartition du temps est particulièrement cruelle pour les seconds : 3h01 en moyenne, hors temps consacré aux études (10 minutes de moins qu’en 2024), contre 18 minutes en moyenne, à lire pour leurs loisirs (en légère baisse également).

En prenant la présidence du CNL, a reconnu Régine Hatchondo, « je ne m’attendais pas à un tel déclin. Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est la multiplication des causes qui font de la lecture un sacerdoce, entre la fragmentation de l’attention, le manque de pratique quotidienne ou les difficultés de compréhension… On sait que la lecture devient un plaisir après une petite phase d’effort. Mais si l’on cumule toutes ces difficultés dans la phase d’effort, on risque de perdre totalement une pratique qui devrait être liée au plaisir. »

Un goût pour la lecture, y compris partagée

Paradoxe des résultats, la lecture reste généralement appréciée par les jeunes, puisqu’ils sont 81 % à déclarer aimer lire. Cet attachement décline toutefois avec l’âge, pour ne concerner plus que 69 % des garçons âgés de 16 à 19 ans, et 79 % des filles du même âge.

Le recul de la lecture quotidienne, de plus en plus marqué alors que les enfants grandissent, reflète particulièrement cette réalité. L’une des pistes expliquant cet éloignement serait l’exemple des parents, et la place accordée à la lecture au sein du foyer. 91 % des jeunes répondants indiquent que leurs parents leur lisent ou leur ont lu des ouvrages, un taux élevé qui descend à 60 % lorsque la fréquence évoquée est « souvent ».

Logiquement, cette pratique diminue à mesure que les enfants grandissent, mais certains manques pourraient encourager ce déclin. Le fait que cette activité soit reliée à la mère, par exemple, ou que les parents eux-mêmes ne lisent pas, à titre personnel. 18 % des jeunes assurent ainsi qu’aucun de leurs parents ne lit de livres…

En matière de lecture, les jeunes se tournent avec envie vers les bandes dessinées, les romans et les mangas, précise Alice Tétaz (Ipsos/BVA). Au sein de cette seconde catégorie, les romans d’aventures pointent en tête, devant la science-fiction et les policiers, avant les romans d’amour et la new romance. Largement décriée, la dark romance pointe assez loin dans le classement, mais gagne du terrain chez les filles âgées de 13 à 19 ans.

Régine Hatchondo s’en inquiétera, estimant que les deux textes qu’elle a lus dans cette catégorie étaient « très hard, de l’ordre d’une littérature très sadienne, probablement sans la beauté du style ». Avant d’ajouter que « les jeunes en ont assez qu’on les juge, quand ils lisent des mangas ou quand elles lisent de la dark romance ».

Pour relancer l’enthousiasme autour de l’activité, elle suggère comme « enjeu fondamental » la lecture à voix haute, « un moment de partage que les jeunes de tous les âges adorent ».

Massifier les actions du CNL

Réagissant aux principales données de l’enquête sur les jeunes Français et la lecture, Régine Hatchondo assure que, malgré la baisse du budget du CNL, les actions de l’institution ne sont pas menacées. Toutefois, ajoute-t-elle, « l’enjeu de la massification est important. Il faut pouvoir payer les auteurs [pour les rencontres ou résidences dans les établissements scolaires], offrir des livres ou des chèques livres aux jeunes, c’est important. Ils repartent toujours fièrement avec le livre qu’ils ont pu choisir eux-mêmes. »

Malgré des résultats pas forcément enthousiasmants en matière de pratiques de lecture, elle estime par ailleurs « qu’il faut continuer les actions que nous menons, changer d’échelle, organiser encore plus de rencontres d’auteurs dans les collèges et lycées, de résidences d’auteurs qui modifient le regard des enfants sur le livre ».

Régine Hatchondo, présidente du CNL

« En tout état de cause », complète-t-elle, « cela ne change pas l’idée fondamentale du CNL, selon laquelle il faut faire du livre et de la lecture un fil rouge dans le quotidien des Français ». 

Certaines collaborations, comme celle menée avec le ministère de l’Éducation nationale — qui a permis 4200 rencontres d’auteurs en 3 ans dans les établissements scolaires —, seront poursuivies, d’autres seront développées, à l’instar de la charte Lire en entreprise ou l’introduction de bibliothèques dans les centres de loisirs.

La présidente du CNL espère par ailleurs une prise de conscience de l’importance de la lecture et de ce que représenterait sa perte. Elle juge également qu’il est nécessaire d’« entrer dans un contrôle que certains considèrent comme coercitif » vis-à-vis des réseaux sociaux, en référence à la proposition de loi visant à interdire certaines plateformes aux jeunes âgés de moins de 15 ans.

À LIRE – À Bologne, le monde du livre alerte sur l’urgence de faire lire les jeunes

« Ceux qui considèrent que ce sont là des mesures liberticides passent à côté des dangers des projets des GAFAM [les multinationales de la tech, NdR] », ajoute-t-elle. Il lui parait ainsi nécessaire de poursuivre l’œuvre de pédagogie quant aux effets délétères des écrans, sur les capacités de concentration tout comme sur la santé mentale.

À ce titre, l’utilisation des chatbots et autres agents conversationnels basés sur l’intelligence artificielle n’a pas été prise en compte dans l’étude annuelle. D’autres défis se profilent peut-être…

L’étude complète est accessible ci-dessous.

Photographie : Autour de David Abiker (au centre), Étienne Mercier, Alice Tétaz (Ipsos/BVA) et Régine Hatchondo (Centre national du livre)

Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com


Source:

actualitte.com

Annonce publicitairespot_img

Derniers articles

Annonce publicitairespot_img