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Dersou Ouzala d'Akira Kurosawa, ou cette autre manière d’habiter le monde

David Le Breton, auprès d’ActuaLitté, confie : « J’ai une vision quand même assez cosmologique, finalement, de cette idée d’habiter le monde. C’est d’ailleurs ce qui se montre dans le film Dersou Ouzala ».

Ce que le sociologue nomme ici « cosmologique », c’est une manière d’être au monde qui ne sépare pas brutalement les humains du reste du vivant. « Ce guide de la Taïga voit les rochers vivants, voit la rivière vivante. » Et c’est bien ce qui fait la force intacte du film : il ne raconte pas seulement une aventure dans la nature, mais une expérience du vivant.

Un lecteur de la taïga

Pour comprendre ce que l’immense Akira Kurosawa met en scène, il faut revenir au livre d’origine. Dersou Ouzala n’est pas tiré d’un roman, mais d’un récit mémoriel publié en 1923 par l’explorateur russe Vladimir Arseniev. L’ouvrage raconte ses expéditions dans l’Extrême-Orient russe et sa rencontre avec un chasseur et pisteur nanaï, Dersou Ouzala, qui devient son guide dans la taïga.

Le film reprend cette matière : un officier-topographe chargé de relever la région de l’Oussouri rencontre un homme qui sait lire la nature comme un texte, en comprendre les traces, les rythmes et les menaces. 

David Le Breton décrit : « Il se penche sur le sol et il voit des traces d’animaux. Il est capable de dire à quel moment les animaux sont passés, ou est-ce que les hommes sont passés par là, ou qu’est-ce qui s’est passé. Donc pour lui, il lit dans la nature comme dans un livre ouvert. » On ne saurait mieux résumer le cœur du film : Dersou n’est pas un décoratif « homme de la nature », c’est un lecteur. Seulement, son livre n’est pas imprimé. Il est fait de neige, de vent, de traces, de ciel, de silence.

Cette dimension explique aussi la place singulière du film dans l’œuvre du Japonais. Dersou Ouzala est son seul long-métrage tourné dans une langue non japonaise, et il surgit à un moment critique de sa carrière. Après la débâcle de Tora! Tora! Tora! et l’échec commercial de Dodes’ka-den, des films quelque peu oubliés dans la grande filmographie du cinéaste, le réalisateur traverse une période noire, jusqu’à une tentative de suicide.

L’invitation de Mosfilm lui permet alors de tourner en URSS, dans des paysages sibériens dont l’ampleur et la rudesse vont relancer son cinéma. Le film deviendra un succès international et remportera l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1976. 

Le critique de cinéma Donald Richie explique que Kurosawa avait d’abord écrit une adaptation plus noire, avec des scènes supplémentaires autour de la mort, de la solitude et de l’effroi de Dersou face à son propre déclin. Au moment du tournage, après être sorti de sa crise personnelle, il allège le film et retire plusieurs de ces passages. Cela éclaire beaucoup la tonalité du long-métrage : mélancolique, oui, mais jamais désespérée.

Kurosawa, cinéaste sensoriel

Ce détour soviétique n’a pourtant rien d’un accident exotique. Akira Kurosawa connaissait le texte de Vladimir Arseniev depuis des décennies. Il avait découvert ce récit trente ans plus tôt et avait été frappé par cette figure d’homme vivant « en accord avec la nature », loin des artifices du monde moderne. L’adaptation de Dersou Ouzala prolongeait ainsi une fascination ancienne, tout en lui offrant un terrain neuf : celui d’un film de l’amitié, mais aussi d’un film du décentrement, où la prétendue maîtrise du réel bascule vers l’humilité. 

Le synopsis, en lui-même, est d’une grande simplicité. Une mission topographique progresse dans la taïga. Un guide s’y joint. Il sauve plus d’une fois les hommes qui l’accompagnent, dont le capitaine Arseniev. Puis vient le temps de la séparation, des retrouvailles, de l’âge, de la vue qui baisse, de la difficulté à continuer de vivre dans un monde en train de changer.

Kurosawa en fait autre chose : un film de la relation, où chaque scène compte autant pour ce qu’elle raconte que pour la manière dont elle inscrit les corps dans un milieu. La tempête sur la steppe gelée, les traversées de rivières, la marche dans la neige, l’écoute des bruits de la forêt ne relèvent pas seulement du spectaculaire : elles donnent forme à une philosophie concrète de l’existence.

Dersou Ouzala prolonge une constante du cinéma de Kurosawa : son rapport profondément sensoriel. Chez lui, les éléments ne sont jamais de simples décors, mais des forces qui agissent, qui pèsent sur les corps et modèlent les récits. Dans Rashōmon, la pluie battante n’est pas un arrière-plan : elle enferme les personnages, crée une tension, devient presque une matière morale. Dans Les Sept Samouraïs, la boue, le vent, la poussière accompagnent la violence et donnent aux combats une dimension physique, épuisent le spectateur. Dans Ran, ce sont les paysages, les couleurs et le feu qui traduisent la démesure tragique.

David Le Breton y voit un grand film aussi sur l’amitié, sur le partage, « sur la résonance entre soi et le monde ». « L’idée aussi, ajoute le professeur à l’université de Strasbourg, c’est que habiter le monde inclut également toutes les composantes animales, végétales et même matérielles. » Un podcast, dans lequel nous avons interrogé les visiteurs de cette édition 2026, l’a montré de manière frappante : tous ont évoqué les relations humaines, les cultures, les sociétés – mais aucun n’a spontanément parlé des éléments, du vivant non humain, sauf notre poète national Jean-Pierre Siméon.

Mélancolie d’une humanité en sursis

Cette lecture prend d’autant plus de force aujourd’hui que le film montre un monde déjà menacé. Tourné en 1975, mais situé au début du XXe siècle, Dersou Ouzala capte un espace encore presque sans infrastructure, dans une taïga que la modernité n’a pas encore découpée. Forêts épaisses, marais gelés, rivières en crue, immensité du Sikhote-Aline.

Le film a été tourné en 70 mm, un format de pellicule plus large que le standard, qui permet une image plus ample et plus détaillée. Les paysages s’étendent, les horizons s’ouvrent, les corps se perdent dans l’espace. Dans certains plans, comme celui où le soleil se lève alors que la lune reste visible, ou dans la séquence du blizzard sur le lac gelé, cette ampleur devient sensible.

Le personnage de Dersou émeut aussi parce qu’il incarne un mode de vie en train de disparaître. Sa connaissance reste immense, mais ce qui lui permettait d’exister se rétrécit.

Qu’on ne s’y trompe pas, le long-métrage de plus de 2h ne propose pas une nostalgie naïve du « bon sauvage », ni une fable écologique avant l’heure – ce serait mal connaître le maître japonais. Il pose une question beaucoup plus troublante : que perd une société quand elle cesse de voir le monde comme un ensemble de présences, de signes, d’attachements ?

Kurosawa n’idéalise pas la rudesse de la taïga, il en montre au contraire la violence, les glaces, les bêtes, le danger. Mais cette hostilité n’efface pas totalement le sentiment de perte.

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Et plus simplement, David Le Breton l’affirme sans détour : Dersou Ouzala est « un chef-d’œuvre d’un immense cinéaste japonais, mais qui a en même temps une vision absolument universelle ». 

Crédits photo : Splendor Films / Mosfilm

 

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Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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