Avec « The Mad Dog of Europe », la documentariste Rubika Shah se penche sur l’histoire méconnue d’un scénario maudit que Herman J. Mankiewicz consacra à la montée du nazisme en Europe.
Sorti ce mercredi 15 avril, le documentaire The Mad Dog of Europe met en lumière un épisode méconnu de l’Histoire du cinéma, la genèse d’un scénario signé Herman J. Mankiewicz (futur scénariste oscarisé pour Citizen Kane) que les studios se sont ingéniés à ne jamais transformer en film. Trop politique, trop inflammable, trop visionnaire… The Mad Dog of Europe (qui donne son titre au doc) alertait sur les dangers du nazisme et prédisait la catastrophe qui s’abattrait sur le monde entier quelques années plus tard. Sa réalisatrice, Rubika Shah, a accepté de répondre à nos questions.
AlloCiné : Comment avez-vous découvert l’existence de The Mad Dog of Europe ?
Rubika Shah : J’en ai entendu parler pour la première fois dans un article de Sydney Stern, en ligne, adapté de son livre sur Herman et Joseph Mankiewicz. Publié dans la revue Commentary, cet article passionnant explore la genèse du projet et les raisons de son abandon. Ce fut l’étincelle qui a tout déclenché : il a révélé une histoire à la fois importante sur le plan historique et étrangement méconnue.
L’accès aux archives a-t-il été facile ?
L’expérience a été mitigée. Certains documents étaient relativement faciles d’accès, notamment à la Bibliothèque du Congrès, où nous avons consulté une version connue du scénario. Mais nous avons aussi fait des découvertes plus inattendues. Notre brillante archiviste a mis au jour une version antérieure du scénario, que nous pensons antérieure à la copie de la Bibliothèque du Congrès et peut-être plus proche de ce qu’Herman Mankiewicz avait écrit en 1933. Le ton est différent – sans doute plus en accord avec son style – même si, bien sûr, compte tenu du temps écoulé, nous ne pouvons jamais en être absolument certains. Par ailleurs, certains des documents les plus précieux provenaient de sources privées : des boîtes de photographies, de lettres et de documents conservés par des familles, souvent oubliés dans des greniers. Nous avons également trouvé des documents relatifs au consulat allemand à Los Angeles et une correspondance avec le Bureau Hays, particulièrement révélateurs. Ils contribuent à mieux comprendre les pressions politiques et le climat d’antisémitisme qui régnait alors aux États-Unis.
Existe-t-il encore une loi du silence autour de ce scénario « maudit » ?
Pas vraiment une loi du silence : l’histoire existe sous diverses formes depuis un certain temps. Elle a été mentionnée dans des livres et des articles, ce qui nous a fourni un point de départ utile. Ce qui manquait, c’était une analyse plus approfondie. Personne n’avait vraiment examiné le sujet de manière soutenue, ni analysé l’état d’esprit d’Herman Mankiewicz à ce moment précis – avant Citizen Kane – et ce qui l’a poussé à écrire ce projet. En ce sens, il s’agit moins de secret que de négligence. C’est une histoire du vieil Hollywood qui semble soudain très contemporaine, tout en offrant un aperçu des premiers mécanismes de l’industrie cinématographique – une forme d’art qui continue de façonner notre compréhension de nous-mêmes et du monde.
Votre documentaire met en lumière l’aveuglement d’Hollywood face à la montée du fascisme en Europe. Pouvez-vous décrire l’atmosphère qui régnait alors dans les studios ?
Nous nous intéressons à un moment historique, même s’il existe des parallèles évidents avec la situation actuelle. Le racisme et l’antisémitisme étaient bien plus manifestes et ancrés dans le quotidien, tant en Europe qu’aux États-Unis. Ce contexte a inévitablement façonné l’atmosphère des studios. Il y avait le sentiment qu’afficher son identité juive pouvait être risqué. On évoluait dans un climat où les violences antisémites et raciales constituaient des menaces réelles et omniprésentes. De ce fait, on avait tendance à la prudence, à l’assimilation, à éviter de se faire remarquer. Je pense que cela a créé un environnement où beaucoup préféraient être perçus simplement comme « Américains », plutôt que d’être définis par leurs origines. C’est quelque chose que je comprends personnellement : il y a souvent ce désir d’être jugé sur son travail, et non réduit à son identité. Cette tension était très présente à Hollywood à cette époque.
Qui était exactement Herman J. Mankiewicz ? Il est surtout connu pour son scénario de Citizen Kane et pour avoir été le héros de Mank, le biopic réalisé par David Fincher.
Herman J. Mankiewicz était l’un des scénaristes les plus brillants et les plus complexes des débuts d’Hollywood. Il faisait partie de la première vague d’intellectuels new-yorkais qui ont migré vers l’ouest alors que l’industrie cinématographique cherchait encore son identité. Il apporta avec lui un esprit vif, une profonde conscience politique et une sensibilité littéraire qui ont contribué à façonner l’écriture de scénarios telle que nous la connaissons. Bien qu’il soit surtout connu pour avoir co-écrit Citizen Kane, ce seul fait ne suffit pas à saisir toute sa personnalité. Avant cela, il s’était déjà imposé comme une voix importante à Hollywood, quelqu’un qui comprenait à la fois le pouvoir et les limites du système des studios. The Mad Dog of Europe révèle une autre facette de sa personnalité : celle d’un scénariste politiquement lucide et prêt à affronter des vérités dérangeantes. Ce livre montre qu’il ne se contentait pas de réagir au monde qui l’entourait, mais qu’il cherchait à alerter sur les dangers qui le menaçaient.
Concernant Mank, pensez-vous que le portrait qu’en fait David Fincher soit fidèle à la réalité ?
Mank propose une interprétation fascinante et très stylisée d’Herman Mankiewicz. Le film saisit certains aspects de sa personnalité – son esprit, son cynisme, sa lutte contre l’alcoolisme – mais il s’agit en définitive d’un portrait romancé. Nos recherches révèlent une figure plus complexe. Un homme non seulement brillant et autodestructeur, mais aussi profondément engagé dans les réalités politiques de son époque. Cette dimension – son urgence, sa conscience de la situation en Europe et sa volonté d’y répondre par l’écriture – est moins centrale dans le film de Fincher. Ainsi, si Mank est une étude de personnage et une œuvre cinématographique remarquables, notre documentaire explore plus en profondeur les années qui ont précédé sa sortie, puisqu’il s’intéresse au The Mad Dog of Europe.
Source:
www.allocine.fr





