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CEMAC : économie numérique, économie de la connaissance et marché financier

Par Lauric NGOUEMBE, Docteur ès sciences économiques, Administrateur – Associé, Business Unit Manager, Gouvernance Macro-économique, Finances publiques et Systèmes d’information, Cabinet ITONGA Consulting & Co., R. du Congo.

Entre 2020 et 2025, le PIB réel de la zone CEMAC a enregistré une progression modeste. Après la récession de 2020 (-1,7 %), le taux de croissance est remonté à 3,2 % en 2022, avant de se tasser à 3 % en 2024 puis à 2,4 % en 2025. Cette évolution est supposée être soutenue par l’amélioration de la productivité globale des facteurs de production — capital physique, capital humain, capital technologique et innovation — ainsi que par les mécanismes macroéconomiques, notamment ceux relevant du secteur financier.

L’analyse de l’impact de ces facteurs et mécanismes macroéconomiques montre que le potentiel du capital humain, mesuré par l’indice de capital humain, demeure largement inexploité dans la CEMAC, avec une moyenne de 37 %, contre 60 % en Afrique de l’Ouest. S’agissant des technologies de l’information et de la communication, notamment le mobile, Internet et les réseaux sociaux, leurs taux de pénétration respectifs restent relativement faibles dans la zone, avec une moyenne de 37 %, contre 40 % pour l’Afrique subsaharienne, et de fortes disparités entre pays. Quant à l’innovation, la quasi-absence de brevets et de données sur l’indice mondial de l’innovation (GII) traduit encore les difficultés à apprécier l’impact réel de ce facteur sur la croissance. Par ailleurs, la capitalisation boursière de la BVMAC a atteint environ 12 % du PIB de la zone en 2023, soit 7 280 milliards de FCFA, contre 3 000 milliards de FCFA en 2012. Ce niveau reste modeste en comparaison des marchés développés ou même d’autres régions d’Afrique, comme la Bourse de Casablanca, dont la capitalisation représente environ 60 % du PIB marocain. Ces évolutions présentent en outre une forte disparité entre les pays membres.

Ce constat appelle plusieurs interrogations. Comment expliquer que les États de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) n’exploitent pas pleinement les potentialités offertes par ces trois instruments que sont l’économie numérique, l’économie de la connaissance et le marché financier ? Comment ces derniers interagissent-ils entre eux, et quels sont les déterminants de leur effet de levier sur l’intégration et le développement des économies de la zone ? Quelles stratégies les États de la CEMAC pourraient-ils mettre en œuvre pour tirer pleinement parti de l’effet multiplicateur de l’économie numérique, de l’économie de la connaissance et du marché financier sur leur processus de développement ?

Le présent article tente d’apporter des éléments de réponse en trois sections. La première met en exergue les fondements théoriques du levier de productivité et de compétitivité que représentent le numérique, la connaissance, le progrès technique et l’innovation. La seconde analyse la situation du capital humain, du capital technologique, de l’innovation et du marché financier dans la zone CEMAC, en s’appuyant sur les études empiriques de Nzingoula (2015), Ekodo (2020) et de Noula et al. (2021). Enfin, la troisième suggère des orientations stratégiques de politique publique et privée visant à améliorer la contribution du capital humain, de la connaissance, de l’innovation, des TIC et du marché financier à la croissance.

I. Fondements et approches économiques des impacts de l’économie numérique, de l’économie de la connaissance et du marché financier sur la croissance

1. Définition des concepts

L’économie numérique et l’économie de la connaissance constituent les deux faces d’une même pièce, avec un impact majeur sur l’ingénierie économique et financière, le marché financier et la croissance économique. En effet, l’économie de la connaissance produit le capital humain — chercheurs, ingénieurs, main-d’œuvre qualifiée — capable d’absorber et d’opérationnaliser de nouvelles connaissances, donc de nouvelles innovations et technologies, au service d’une meilleure productivité et d’une croissance renforcée.

Les TIC constituent, quant à elles, l’accélérateur et le catalyseur cumulatif de cette chaîne de valeur. Elles amplifient, par leur effet de diffusion, la circulation des connaissances et la dynamique de croissance de l’économie numérique. Elles facilitent également la mise en place et la prolifération de plateformes digitales qui rendent les écosystèmes plus transparents, plus sûrs, plus efficaces et plus efficients dans la création de richesse.

La digitalisation apparaît ainsi comme une solution efficace pour lutter contre la corruption et la déperdition des ressources propres indispensables au développement des pays. Elle facilite l’accès aux instruments de financement innovants, aux marchés de capitaux et à l’inclusion financière, laquelle demeure essentielle à la réduction de la pauvreté et des inégalités sociales, économiques et financières. Elle simplifie également la vie des citoyens et des investisseurs en éliminant de nombreuses barrières et tracasseries administratives.

2. Les modèles de croissance endogène

Au cours des quarante dernières années, dans la plupart des pays développés et émergents, les activités intensives en connaissance — notamment l’informatique et les technologies de l’information et de la communication — ont investi l’ensemble des sphères de l’activité économique et de la création de richesse. Cette intégration procède d’une relation désormais bien établie entre, d’une part, l’innovation technologique, la connaissance, le savoir, la productivité et les coûts des facteurs et, d’autre part, une croissance économique stable et durable.

Dans le cadre du présent article, la controverse théorique ou empirique est volontairement écartée. L’accent est mis sur les TIC, le capital humain et le marché financier comme facteurs déterminants de la croissance économique et instruments au service du développement. L’enjeu est de montrer le rôle de l’investissement dans les TIC, dans le capital humain et dans les capacités du marché financier dans les processus de diversification, de croissance diversifiée et de développement.

Deux grandes approches permettent d’évaluer la contribution de la connaissance et du savoir à la croissance économique. La première accorde une place déterminante au système éducatif dans la production des connaissances et des savoirs (Theodore W. Schultz, 1961 ; Arrow, 1962 ; Becker, 1963 ; Lucas, 1988 ; Barro, 1991). La seconde soutient que les activités de recherche-développement, en accumulant un stock immatériel d’idées, d’innovations technologiques et de connaissances, permettent d’augmenter efficacement la production de richesse à partir du capital et du travail (Romer, 1986, 1990).

Ces approches concluent à la convergence des systèmes productifs vers un modèle standard ou universel, en raison de son efficacité supérieure aux formes antérieures, débouchant sur l’économie numérique et l’économie de la connaissance. Cette mutation conduit progressivement au remplacement des marchés par les réseaux, des biens par les services, des vendeurs par les prestataires et des acheteurs par les utilisateurs. La notion de « capitalisme cognitif » traduit cette évolution vers la valorisation du travail immatériel, la décentralisation et la déterritorialisation de la production dans les activités industrielles et de services, y compris les services financiers.

La présente analyse s’appuie donc sur les théories de la croissance endogène, notamment celles de Romer (1986) et Lucas (1988), selon lesquelles les changements technologiques, avec la connaissance comme forme particulière de capital, sont sources de gains de productivité. Pour ces théories, le capital humain constitue l’un des principaux canaux par lesquels le progrès technique et l’innovation importés, notamment via les investissements directs étrangers concentrés dans les secteurs extractifs, sont diffusés, reproduits et adaptés aux besoins locaux, affectant en conséquence la croissance et le marché financier. Les TIC en sont l’accélérateur, en raison de leur impact sur la productivité globale des facteurs.

En outre, l’apport de la diffusion des TIC, du capital humain, des activités intensives en savoir et du capital financier peut être analysé aussi bien à l’échelle microéconomique que macroéconomique. Leur impact sur la productivité n’est plus à démontrer. Sur le plan empirique, plusieurs études montrent que les pays qui ont su enclencher une dynamique fondée sur la recherche-développement et l’innovation technologique enregistrent une croissance forte et stable à long terme.

Les TIC permettent de systématiser l’accumulation des savoirs et des connaissances. Elles facilitent leur diffusion, leur intégration et leur mobilisation accélérée au profit de la croissance, à travers les gains de productivité multifactorielle qu’elles génèrent. Elles constituent une technologie transformationnelle dont les usages dérivés permettent de résoudre de nombreux problèmes économiques, donnant naissance à un véritable paradigme technologique. Elles sont un vecteur de changement général, touchant tous les secteurs, et leurs effets d’entraînement ainsi que leurs rendements d’échelle croissants profitent aux entreprises, à l’ensemble de l’économie et à la société.

Enfin, la création de connaissances compense l’effet des rendements décroissants du capital et permet à l’économie de maintenir un taux de croissance positif à long terme, sous réserve de l’existence d’externalités positives liées à l’apprentissage et à l’usage intensif des TIC. L’accumulation de connaissances et d’innovations exerce ainsi des effets positifs sur l’ensemble de l’économie et notamment sur la productivité des facteurs de production.

II. Analyse de l’évolution de la situation des pays de la CEMAC

1. Analyse des facteurs : capital humain, progrès technique et innovation

L’économie de la zone CEMAC se caractérise par une croissance réelle modeste sur la période 2020-2025. Les économies de la zone restent fortement dépendantes de la rente des matières premières, avec une prédominance des hydrocarbures, qui représentent environ 25 % du PIB et près de 40 % des recettes budgétaires, ce qui les expose fortement aux chocs sur les prix internationaux.

S’agissant du capital humain, les études économétriques et empiriques de Nzingoula (2015), Ekodo (2020) et de Noula et al. (2021) montrent qu’il a un effet non significatif sur la croissance dans la zone CEMAC. Il demeure incapable d’absorber efficacement les technologies importées, en raison moins de son volume que de sa faible qualité et du manque de transmission des connaissances par le capital humain étranger importé. En d’autres termes, sa contribution à la croissance y est quasi nulle, atteignant à peine 2 % en République du Congo. Le manque de capital humain qualifié, tant en qualité qu’en quantité, est manifeste. L’indicateur de capital humain dans les pays membres reste très faible, inférieur ou égal à 0,40, niveau observé au Cameroun, ce qui contraint durablement le potentiel productif futur.

En tant que canal de transmission et d’application du progrès technique et de l’innovation, le capital humain de la zone, du fait d’un contenu inadéquat de l’enseignement et de la formation, ainsi que d’un déficit de compétences techniques, notamment dans les secteurs extractifs, rompt la chaîne de rétroaction entre connaissance, progrès technique, innovation et capital physique local.

2. La digitalisation comme déterminant de l’économie numérique

À fin 2025, les taux de pénétration des TIC — nombre d’individus utilisant Internet, le mobile et les réseaux sociaux — demeurent faibles et très contrastés selon les pays. Le Cameroun affiche un taux de pénétration d’Internet d’environ 41,9 %, la République du Congo 38,8 %, contre seulement 7,5 % pour la République centrafricaine. S’agissant du mobile, la République du Congo atteint un taux de 98,7 %, suivie du Cameroun avec 86,3 % et du Tchad avec 73,3 %. Pour les réseaux sociaux, le Cameroun se situe à 18,5 %, la République du Congo à 17,1 % et le Tchad à 11,3 %.

Le mobile demeure ainsi le principal vecteur de digitalisation dans tous les pays de la zone, constituant la première porte d’entrée vers le numérique. Les taux de pénétration mobile sont nettement supérieurs à ceux d’Internet, confirmant que le smartphone est devenu l’outil central d’accès au numérique. En revanche, la digitalisation des procédures administratives publiques reste un défi majeur.

Plusieurs facteurs expliquent cette faiblesse : une gouvernance numérique fragmentée entre les pays, des cadres réglementaires nationaux hétérogènes en matière de protection des données, de commerce électronique, de fintech ou de cybersécurité, l’absence d’un véritable marché numérique intégré à l’échelle sous-régionale, la faible couverture en haut débit et très haut débit, les retards dans le déploiement de la fibre optique régionale, les coûts élevés de la data, la faible qualité de service, les difficultés d’interconnexion sous-régionale et la dépendance à des hubs extérieurs.

Certes, des progrès existent : projets de backbone fibre optique inter-États, points d’échange Internet nationaux, digitalisation des administrations au Cameroun et au Gabon, modernisation fiscale, douanière et portuaire, montée du paiement mobile et émergence de quelques startups sous-régionales. Mais ces avancées restent encore insuffisantes pour enclencher une transformation structurelle d’ampleur.

3. Le marché financier sous-régional à l’ère du numérique et de la digitalisation

La contribution directe actuelle du marché financier sous-régional à la croissance, via le financement en actions, reste marginale. La profondeur de la BVMAC est très faible au regard de la taille des économies nationales. Sa capitalisation demeurait dérisoire en 2023, à 457,4 milliards de FCFA, soit environ 803 millions de dollars au taux courant. Elle ne représentait qu’environ 1,5 % du PIB camerounais et une fraction encore plus faible du PIB agrégé de la CEMAC. Quant à la capitalisation flottante, estimée à environ 66,4 milliards de FCFA fin 2023, elle représentait moins de 1 % du PIB régional.

Dans le même temps, la CEMAC fait face à un secteur bancaire traditionnel peu inclusif : moins de 20 à 25 % de la population adulte dispose d’un compte bancaire. La densité bancaire est faible, les coûts élevés, la qualité des services insuffisante, et la confiance limitée. Dans ce contexte, le Mobile Money s’est imposé comme un levier majeur d’inclusion financière, soutenu par l’essor du téléphone mobile, l’innovation et les réformes engagées par la BEAC.

Les services financiers numériques permettent d’ouvrir rapidement des comptes via téléphone, de réduire les coûts d’accès aux services financiers, d’inclure les populations rurales, les jeunes et les ménages à faibles revenus, et de digitaliser les petites transactions. Ils contribuent aussi à la circulation monétaire digitale, à la réduction de la dépendance au cash, à l’amélioration de la traçabilité et à la lutte contre le blanchiment, avec des effets positifs sur les recettes fiscales.

Des obstacles persistent néanmoins : coûts encore élevés des opérations, faible interopérabilité entre opérateurs, absence d’intégration régionale harmonisée des paiements mobiles, couverture réseau insuffisante dans certaines zones rurales, coupures fréquentes d’Internet ou d’électricité, fraudes numériques et déficit d’éducation financière digitale.

4. Les problématiques de volonté politique et de coordination des politiques publiques

La zone CEMAC souffre d’un faible développement de l’économie de la connaissance : recherche peu financée, faible innovation locale, forte dépendance technologique extérieure, insuffisance des formations en TIC, faible articulation entre universités et entreprises, fuite des compétences vers l’étranger.

Malgré des investissements publics significatifs, les piliers de l’économie de la connaissance — capital humain, R&D, innovation — ne produisent pas les effets attendus sur la croissance. L’absence de résultats probants, de politique régionale coordonnée et de soutien efficace à l’innovation constitue un frein majeur. L’absence de fonds de recherche scientifique dans l’architecture budgétaire de la plupart des États de la zone constitue également un handicap structurel.

Cette faiblesse se retrouve dans la réforme des finances publiques et dans la difficulté à passer d’une logique de budget de moyens à une logique de budget-programme. En République du Congo comme ailleurs dans la zone, les orientations présidentielles en faveur de la modernisation du Trésor, de la centralisation de la trésorerie de l’État, de l’unicité de caisse et de la digitalisation des administrations publiques se heurtent encore à des résistances institutionnelles et à une faible cohérence opérationnelle.

Les dernières missions du FMI en République du Congo ont d’ailleurs souligné le caractère prioritaire de l’opérationnalisation du compte unique du Trésor et de l’accélération du budget-programme, considérés comme des conditions essentielles au renforcement d’une gestion modernisée des finances publiques.

III. Orientations stratégiques et perspectives en zone CEMAC

En dépit d’un contexte mondial dominé par la recherche-développement, l’innovation et la valorisation de la connaissance, les économies subsahariennes sont restées en marge des grands mouvements internationaux de capitaux, de marchandises et surtout de connaissances.

Les États de la CEMAC devraient mettre en œuvre plusieurs réformes afin de combler leur retard dans la construction d’une véritable économie numérique, d’une économie de la connaissance et d’un marché financier compétitif. Ils devraient d’abord engager des réformes juridiques visant à harmoniser les normes de cybersécurité, de protection des données, de commerce électronique, de transactions électroniques et d’identité numérique, afin d’attirer davantage de capitaux privés et de renforcer la confiance des investisseurs.

Les TIC présentent un potentiel important d’augmentation du PIB par habitant. Selon les projections évoquées, une hausse de 10 % à 20 % du taux de pénétration du mobile broadband dans les pays de la CEMAC pourrait entraîner une progression d’environ 2,29 % à 4,6 % du PIB par habitant, principalement hors pétrole.

À court terme, les États devraient promouvoir, par le biais de subventions ciblées, l’accélération de la pénétration du mobile et du haut débit, ainsi que des formations digitales ciblées pour les PME et les secteurs non pétroliers. À moyen et long terme, un investissement massif dans le capital humain — qualité de l’enseignement primaire et secondaire, formation technique et scientifique, santé, innovation — est indispensable pour impulser une transformation structurelle plus robuste.

Une augmentation de 0,1 point de l’indice de capital humain dans les pays de la CEMAC produirait, à horizon de 5 à 10 ans, des effets durables sur la productivité, l’innovation et la réduction des coûts sociaux. Les gains sont moins immédiats que ceux procurés par les TIC, mais ils sont plus stables et plus résilients.

Concernant le marché financier, la capitalisation boursière rapportée au PIB devrait être substantiellement augmentée, idéalement doublée, afin de porter la profondeur financière à un niveau plus significatif. Cela suppose le développement des marchés obligataires locaux, l’amélioration de la gouvernance, l’apport de garanties publiques aux émissions obligataires destinées au financement des infrastructures, ainsi qu’une politique volontariste d’introductions en Bourse d’entreprises non pétrolières.

En somme, le numérique constitue une voie privilégiée de diversification économique et de transformation structurelle. La création d’un marché numérique commun à la CEMAC, grâce à l’interopérabilité des systèmes de paiement, à un roaming communautaire abordable et à l’harmonisation réglementaire, apparaît comme une nécessité. L’accélération de la digitalisation du secteur privé — télécoms, banque, énergie, transport — à travers l’appui aux startups et aux hubs technologiques, est tout aussi indispensable.


Source:

www.financialafrik.com

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