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Celle que tu vois : comment l’image dévore une vie, par Catherine Prasifka

Chez Catherine Prasifka, l’enfance n’ouvre pas un simple chapitre d’origine : elle fabrique une mécanique du regard dont tout le roman découle. D’emblée, la fillette qui découvre le caméscope sur la plage comprend que l’image ne reproduit pas le monde, elle le déplace.

« Vous en faites un jeu, un jeu inédit sur cette plage. L’objectif du caméscope met de la réalité partout. » Ce basculement initial contient déjà la promesse du livre : une existence passée au tamis de l’enregistrement, du souvenir et de la mise en scène.

Caméscope ou naissance d’un regard

L’histoire suit une narratrice depuis l’enfance jusqu’aux années de réseaux sociaux, en passant par l’adolescence, ses hiérarchies cruelles, ses apprentissages du désir et ses failles familiales. Lorcan, garçon aimé, observé, jalousé, sert de point fixe autant que de fuite ; les parents, eux, se fissurent à mesure que le monde numérique s’installe au cœur du quotidien.

Le roman tient alors sur une tension très ferme : vouloir saisir la vie au plus près et découvrir, chaque fois, qu’elle glisse vers une version retouchée d’elle-même. « Pour ta mère aussi, ce caméscope est spécial, bien que tu ne saches pas exactement pourquoi. La seule chose que tu sais, c’est que tout ce que tu filmes, ça devient autre chose que la vraie vie. »

Le « tu », miroir piégé

Le choix de la deuxième personne donne au texte une puissance singulière. Ce « tu » ne cherche pas l’effet gratuit : il dédouble sans cesse la conscience, comme si la narratrice se revoyait vivre depuis l’extérieur. Cette distance intérieure nourrit les plus belles pages du roman, notamment lorsque l’enfance se heurte pour la première fois à la question du genre, du corps et de l’interdit.

« Tu trouves tout ça injuste. Tu as l’impression d’être vide, amoindrie, comme si ce manque creusait un trou en toi, au point de te faire mal au ventre. » À cet instant, la chronique intime devient aussi un récit d’apprentissage politique : apprendre ce qu’un corps de fille peut montrer, ce qu’il doit cacher, et ce que les autres lisent en lui.

De la plage aux écrans, continuité d’une illusion

Prasifka excelle lorsqu’elle montre l’arrivée d’internet non comme une rupture technologique abstraite, mais comme une continuation logique du caméscope : même désir de cadrer, même espoir d’obtenir enfin la bonne version de soi. « Tu ne sais pas pourquoi tu es aussi autoritaire avec elle. Ça sort comme ça, c’est tout. »

Puis vient la bascule plus nette encore : « Toi, ça ne t’inquiète pas, car ton image en ligne, tu sais la contrôler. Ce qui t’échappe, c’est la vraie vie, quand tu n’es jamais sûre de ce que les gens regardent ou pensent de toi. » Peu de romans saisissent aussi bien l’alliance de griserie, de domination et de vulnérabilité qui accompagne les premiers usages sociaux du numérique.

Les autres comme surface de projection

Le roman frappe aussi par son traitement des relations. Lorcan n’est jamais réduit à une fonction sentimentale ; il demeure un partenaire de jeu, un repère, parfois un écran sur lequel la narratrice projette ses attentes. Kate, de son côté, révèle une sociabilité adolescente gouvernée par la comparaison, la cruauté diffuse et le besoin d’ascendant.

Quant à la cellule familiale, elle perd peu à peu sa cohérence sans grand fracas. « Dans ton souvenir, tes parents sont heureux ; sauf que les souvenirs, ça n’est pas la réalité. Tu ne peux pas peindre un meilleur tableau tout simplement parce que ça te chante, ou les faire plier à ta volonté. » Cette phrase agit comme une clef générale : on ne réécrit ni les images ni les êtres sans perte.

Un récit qui insiste, parfois trop

Les défauts du livre existent. À force de coller au flux mental de la narratrice, certaines séquences adolescentes s’étirent et répètent volontairement les mêmes obsessions, au risque d’un léger ressassement. Quelques personnages secondaires restent davantage perçus à travers l’utilité qu’ils ont pour son regard qu’explorés pour eux-mêmes. Mais cette restriction fait aussi système : tout ici passe par une conscience qui trie, grossit, coupe, efface.

Se voir, ou se perdre

C’est finalement la grande réussite de Celle que tu vois : raconter une formation du regard avant même de raconter une formation de soi. Le roman ausculte la fabrication d’une identité prise entre mémoire, performance et désir de correction permanente. « Rien que la suggestion te semble grotesque. Tu t’allonges sur le rocher bras et jambes écartés. »

Impossible, en somme, de vivre sans témoin ; impossible aussi de se sauver par l’image. Catherine Prasifka signe un texte aigu, parfois cruel, très juste sur ce que voir veut dire quand se voir devient une prison.

L’image se dévoilera le 6 mai.

 

 

Par Lucy L.Contact : contact@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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