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Axel Springer, Hachette, Carlson : l’édition bascule dans la dimension politique

Le nouvelle collection lancée par Tucker Carlson n’est pas un simple coup de communication. Comme le relate The Guardian, Tucker Carlson Books naît dans le giron de Skyhorse Publishing et du Tucker Carlson Network, avec une ligne assumée : accueillir des auteurs et des textes que d’autres maisons ne souhaitent plus porter.

Comme un air de Pascal Praud

Or, le bonhomme est un journaliste, éditorialiste et animateur américain, né le 16 mai 1969 à San Francisco. Il s’est imposé comme l’une des figures les plus influentes du conservatisme médiatique aux États-Unis avec un discours critique vis-à-vis des élites politiques, des médias traditionnels et de certaines politiques migratoires ou économiques. Il s’inscrit dans une mouvance conservatrice nationaliste, avec une forte dimension anti-establishment.

Ses prises de position suscitent régulièrement des controverses, certains observateurs et organisations l’accusant de relayer des thèses complotistes ou des discours polarisants, tandis que ses soutiens saluent une parole jugée dissidente face aux médias dominants.

Les premiers titres annoncés, signés Russell Brand et Milo Yiannopoulos, suffisent à situer l’opération : moins une diversification de catalogue qu’une offre éditoriale pensée comme réponse à la notion de bannissement culturel. Ce positionnement repose sur une idée simple : le livre demeure un outil de légitimation pour des personnalités déjà installées dans l’écosystème audiovisuel, numérique ou militant. Et au catalogue, on comptera des auteurs et des textes en rupture avec les grandes maisons, prolongeant dans le livre une ligne déjà affirmée dans ses émissions et ses contenus en ligne.

De vrais winners

Russell Brand avait commencé à l’extrême gauche de l’échiquier politique, critique le capitalisme et appelle à une transformation des institutions démocratiques, comme en témoignent ses interventions dans les médias britanniques et son ouvrage Revolution (2014). Et fin 2010, son propos s’est renversé : un discours de plus en plus critique envers les médias traditionnels, les gouvernements occidentaux et certaines politiques sanitaires, notamment durant la pandémie de Covid-19. Cette inflexion l’inscrit dans une sphère hétérogène mêlant défiance institutionnelle, souverainisme et discours anti-mainstream. 

Sans se revendiquer d’un courant partisan classique, il fédère une audience importante autour de contenus politiques diffusés sur les plateformes numériques. Un peu à la manière de Milo Yiannopoulos, qui débuta comme éditorialiste au sein de Breitbart News, média associé à la droite radicale américaine. Il devient une figure de l’« alt-right » dans les années 2010, en articulant un discours provocateur contre le féminisme, le multiculturalisme et ce qu’il désigne comme le « politiquement correct ».

Son ascension médiatique s’accompagne de nombreuses controverses, liées à ses déclarations publiques et à ses prises de position jugées offensantes ou extrêmes. Après avoir été écarté de plusieurs plateformes et circuits éditoriaux à partir de 2017, il voit son influence décliner dans les médias traditionnels. Il continue néanmoins à intervenir dans des sphères militantes conservatrices, où il conserve une visibilité liée à son rôle passé dans la structuration de l’écosystème alt-right. Tout un programme éditorial, donc.

Une lame de fond, fond, fond

Le cas Carlson n’apparaît pas isolé. Il s’inscrit dans une séquence plus large où l’édition sert de prolongement à des marques politiques, médiatiques ou identitaires déjà constituées. Dès 2021, l’Associated press relevait que DW Books, bras éditorial du média conservateur Daily Wire, voulait précisément contourner les grandes maisons new-yorkaises jugées trop réticentes à publier certaines figures de droite.

Trois ans plus tard, Hachette Book Group a lui-même ouvert aux États-Unis la collection Basic Liberty, présentée comme dédiée à des essais conservateurs d’analyse culturelle, sociale et politique. Et rappelons que désormais, Hachette appartient à la galaxie bolloréenne, en France comme ailleurs dans le monde. La frontière entre programme éditorial, signal partisan et segmentation commerciale se fait ainsi plus poreuse.

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Cette évolution répond aussi à une transformation concrète de la circulation des idées. Les auteurs visés par ces structures disposent souvent déjà d’un public captif, constitué sur les plateformes, dans les podcasts, les chaînes vidéo ou les communautés militantes. Le livre n’a plus pour seule fonction de conquérir un lectorat inconnu ; il sert à densifier une base existante, à produire un objet durable, vendable en direct et mobilisable dans l’espace politique.

Dans le cas Carlson, The Wall Street Journal précise que l’accord avec Skyhorse repose sur un partage de revenus entre l’éditeur et la société de médias du commentateur. Le montage dit beaucoup : la marque devient une extension de marque autant qu’un label de publication.

Des groupes médias aux catalogues de conviction

Le second signal vient d’Allemagne, mais il déborde très largement le cadre allemand. Dans son enquête sur Axel Springer, The Guardian décrit un groupe qui poursuit son expansion transatlantique en l’adossant à une vision politique explicite de l’Occident, sous l’impulsion de Mathias Döpfner. L’entreprise a déjà mis la main sur Politico en 2021 et poursuit désormais son ancrage dans le monde anglophone.

Ce 14 avril, toujours selon The Guardian, Londres a validé le rachat du Telegraph par Axel Springer pour 575 millions de livres. Ce n’est plus seulement une affaire de croissance externe : c’est la constitution d’un axe de médias d’opinion et d’influence.

L’intérêt de rapprocher Carlson et Axel Springer tient à ce point précis : dans les deux cas, l’édition ou la presse ne se réduisent plus à des métiers de fabrication et de diffusion de contenus. Elles deviennent des instruments d’alignement idéologique, de fidélisation communautaire et d’expansion internationale.

Chez Carlson, l’opération consiste à publier ce que les éditeurs généralistes refuseraient. Chez Döpfner, la dynamique passe par l’agrégation de titres capables de peser dans la conversation conservatrice et libérale anglo-américaine. Les formes diffèrent, la logique converge : l’offre éditoriale se structure autour d’identités politiques plus franches, moins soucieuses d’ambivalence, davantage tournées vers des publics déjà qualifiés.

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Cette polarisation n’est pas sans effet sur les conditions d’exercice du métier : le nouveau programme de protection du PEN America pour les auteurs montre combien les menaces, intimidations et campagnes de harcèlement visant écrivains et enseignants se sont intensifiées aux États-Unis au fil des dernières années. Le débat sur les livres n’oppose donc plus seulement des lignes éditoriales, car il débouche sur des rapports de force matériels.

L’essor de ces marques partisanes s’inscrit dans ce climat de conflictualisation : ils prospèrent parce qu’ils promettent à certains auteurs une maison d’accueil, et à certains lecteurs un espace où leurs positions ne seront ni atténuées ni réencadrées.

Hachette sous l’ombre portée de Bolloré

En France, la question prend une forme distincte, mais elle renvoie au même nœud : celui du rapport entre propriété, orientation et autonomie des maisons. Le rapport annuel de Louis Hachette Group rappelle qu’après le feu vert de Bruxelles en 2023, le rapprochement entre Vivendi et Lagardère a été finalisé le 21 novembre 2023, et que la participation de Vivendi dans Lagardère a ensuite été apportée à Louis Hachette Group.

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Jean-Christophe Thiery, dirigeant de Louis Hachette Group et proche de Vincent Bolloré, incarne cette reprise en main au sommet. Autrement dit, la question française ne porte pas sur la création d’un label idéologique neuf, mais sur l’influence progressive qu’un actionnaire réputé interventionniste peut exercer sur un ensemble éditorial historiquement fondé sur la pluralité de ses maisons.

Hachette, Vivendi et la centralisation française

La singularité française tient au fait que la bataille ne se joue pas d’abord à travers un imprint militant clairement affiché, mais par la concentration capitalistique et la nomination des dirigeants. Le rapport annuel de Louis Hachette Group établit la chaîne de contrôle née du rapprochement Vivendi-Lagardère.

Dans le même temps, la restructuration de Vivendi et le rôle de la famille Bolloré ont ouvert un contentieux durable avec les minoritaires. Sur le terrain éditorial, le licenciement d’Olivier Nora chez Grasset entraîne une accélération du contrôle exercé sur les maisons. Le sujet n’est donc pas seulement celui de la propriété ; il touche à la capacité des labels, des directeurs littéraires et des catalogues à conserver une latitude réelle dans un ensemble placé sous une tutelle de plus en plus visible.

Le parallèle international devient alors plus lisible. Aux États-Unis, des structures assument frontalement un adressage idéologique, comme le montrent Tucker Carlson Books, DW Books ou Basic Liberty. En Allemagne et au Royaume-Uni, Axel Springer cherche à bâtir un ensemble médiatique transatlantique dont le centre de gravité idéologique est de plus en plus net.

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En France, l’enjeu se lit davantage dans la gouvernance, dans les arbitrages internes et dans la nomination des décideurs. Trois configurations, donc, mais une même question de fond : qui définit la ligne, au nom de quoi, et avec quel degré d’autonomie pour les éditeurs ?

Ce qui change, à l’échelle mondiale, n’est pas seulement la présence d’ouvrages politiques dans les catalogues : elle a toujours existé. La nouveauté tient à la constitution de marques éditoriales ou médiatiques dont l’identité politique forme l’argument central de vente. Le livre cesse alors d’être un produit parmi d’autres dans une maison généraliste : il devient un maillon d’un écosystème complet, où se rejoignent abonnements, vidéo, influence, événements, collecte de données et mobilisation militante.

Le cas Carlson le rend spectaculaire ; le cas Axel Springer le rend structurel ; le cas Hachette rappelle qu’en Europe continentale la recomposition passe aussi par la concentration du pouvoir propriétaire.

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À ce stade, la question décisive pour l’édition n’est donc pas de savoir si des livres de droite, de gauche ou antisystème trouvent preneur. Elle consiste à mesurer comment ces dispositifs modifient la chaîne de prescription. Lorsqu’un auteur arrive avec sa communauté, sa plateforme et sa promesse d’affrontement avec le « mainstream », l’éditeur ne sélectionne plus seulement un manuscrit : il capte une audience déjà polarisée.

Lorsqu’un grand groupe de presse rachète des titres en les inscrivant dans une stratégie géopolitique ou idéologique, il redessine les conditions mêmes de crédibilité de ses publications. C’est là que se noue, bien au-delà des cas du mois d’avril, une mutation durable de l’économie symbolique du livre et des médias.

Crédits illustration : Septimiu CC 0 

 

 

Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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