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Après l'affaire Grasset, “le statu quo n'est plus possible” pour la sénatrice Sylvie Robert

Sans surprise, Vincent Bolloré a fini par appliquer sa méthode à la maison d’édition Grasset, filiale de Louis Hachette Group, en mettant à la porte son président-directeur général, Olivier Nora. En poste depuis plus de 20 ans, ce dernier s’est rendu coupable d’avoir résisté à l’imposition d’une nouvelle ligne éditoriale plus ouvertement orientée à l’extrême droite, comprenant Boualem Sansal et Nicolas Diat, essayiste et éditeur chez Fayard.

Dans un communiqué, la sénatrice Sylvie Robert appelle à la mise en place d’une « clause de conscience » pour les auteurs et autrices, une mesure revenue sur le devant de la scène alors que près de 200 d’entre eux ont claqué la porte de Grasset en indiquant qu’ils n’y publieraient pas leur prochain livre. Elle revient avec nous sur sa proposition, adressée au gouvernement.

ActuaLitté : Le limogeage d’Olivier Nora par Vincent Bolloré marque-t-il une nouvelle étape, à vos yeux, dans la mainmise du milliardaire sur tout un pan de l’édition française ?

Sylvie Robert : La situation était connue depuis un moment, tout comme les problématiques liées à la concentration dans l’édition. 

Nous avons néanmoins franchi un point de bascule, en effet, pour deux raisons. La première n’est autre que la méthode derrière ce limogeage, qui se caractérise par sa rapidité et sa brutalité. Symboliquement, cette violence s’est aussi exercée sur une maison d’édition respectée, dirigée par un éditeur reconnu, loué pour son exigence et son pluralisme par l’ensemble de la profession.

Notons également le contexte, à quelques jours de l’ouverture du Festival du Livre de Paris : cette temporalité signifie que Vincent Bolloré se moque complétement des conséquences de ce licenciement. Il veut aussi montrer, avec la brutalité qu’on lui connait, qu’il a tout pouvoir sur les éditeurs qui sont dans son giron.

L’autre raison tient aux suites de ce limogeage, avec les départs massifs et inédits d’auteurs et d’autrices publiés par la maison Grasset. Nous savions de quoi était capable Vincent Bolloré, mais les choix de ces auteurs, qui ont décidé de partir, est un acte de résistance très fort au sein d’une bataille culturelle qu’il n’est plus possible d’ignorer.

Vous interpelez le gouvernement en réclamant une loi d’urgence, qui instituerait une clause de conscience pour les auteurs. Quel serait le principe ?

Sylvie Robert : Cette clause de conscience existe déjà pour les journalistes et leur permet de négocier leur départ d’une rédaction en cas de changement de ligne éditoriale au sein d’un média, qui serait contraire à sa ligne de pensée personnelle. Elle est une façon pour les journalistes de se défendre et de faire valoir leur liberté.

Évidemment, le fonctionnement d’un média et d’une rédaction n’est pas comparable avec les dispositions d’un contrat d’édition, mais j’estime que le principe pourrait être adapté au secteur de l’édition.

Sylvie Robert, en 2015 (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

Cette protection des auteurs pourrait ainsi mobiliser le droit moral, lorsqu’un décalage manifeste apparait entre l’identité intellectuelle d’un auteur et les publications du groupe qui porte par ailleurs ses livres. Ce décalage peut en effet altérer la perception de son oeuvre et ainsi dénaturer son droit moral.

J’ai bien conscience qu’il faut travailler l’idée, sur le plan juridique, et discuter avec toutes les parties prenantes pour qu’une telle proposition aboutisse. Mais, en tant que responsable politique, il me paraissait important de m’exprimer sur ce sujet, en direction du gouvernement.

Dans le journalisme, cette clause de conscience est-elle reconnue comme efficace ?

Sylvie Robert : Je n’ai pas discuté avec les professionnels ou leurs représentants pour le savoir, mais je pense qu’ils peuvent s’en servir, s’en emparer s’ils considèrent qu’elle peut permettre un départ dans de meilleures conditions.

Aujourd’hui, il est évident que notre modèle culturel français est extrêmement malmené, il faut donc imaginer des protections qui permettent aux créateurs de garantir l’intégrité de leur travail et de leurs engagements d’artistes.

Pourquoi solliciter le gouvernement sur ce sujet ? Une proposition de loi, que vous pourriez porter par ailleurs, ne serait-elle pas plus efficace ?

Sylvie Robert : Avec ma collègue Laure Darcos, je porte déjà une proposition de loi sur le contrat d’édition, que nous ne parvenons pas à faire examiner en première lecture au Sénat.

Je préfère interpeler le gouvernement et la ministre de la Culture pour les inciter à réagir, après ce limogeage et ces actes de résistance des auteurs et autrices. Nous sommes sidérés, en colère, parce que la liberté de création est bousculée, malmenée, par des puissances à la manoeuvre, notamment du côté de l’extrême droite Des vents contraires commencent à souffler très fort, jusqu’à bousculer notre modèle culturel. 

Pourtant, sur des questions similaires relatives à la presse et à l’information, le gouvernement n’a pas vraiment donné suite aux États généraux de l’information, qui avaient formulé des propositions…

Sylvie Robert : Effectivement, nous avons travaillé pendant un an, participé à de nombreux groupes de travail, et il a été totalement irrespectueux de la part du gouvernement de ne pas aller au bout de cette démarche. Alors que Rachida Dati était au ministère de la Culture, j’ai porté une proposition de loi visant à renforcer l’indépendance des médias et à mieux protéger les journalistes, et l’accueil a été très dur.

Je vais rédiger un courrier à l’attention de Catherine Pégard, la ministre de la Culture, pour savoir ce qu’elle pense de ma proposition pour une clause de conscience au bénéfice des auteurs et si elle est prête à travailler dessus.

Au-delà du cas Bolloré, n’est-il pas nécessaire de s’attaquer à la concentration éditoriale, celle d’Editis (Křetínský), mais aussi de Madrigall (Gallimard) d’Actes Sud (Nyssen) et d’autres ?

Sylvie Robert : Quand David Assouline était rapporteur d’une commission d’enquête sur la concentration des médias, en 2022, nous avions auditionné la Société des Gens de Lettres (SGDL), laquelle avait déjà évoqué cette clause de conscience. Nous avions alors bien identifié les différents modes d’approche, qui permettent à la concentration économique de développer son emprise sur l’ensemble de la chaine de valeur.

Si la concentration est réelle, il existe aussi en France une très forte diversité éditoriale. Il faut être extrêmement vigilant sur la question de la concentration, que je n’ai pas encore suffisamment étudiée avec l’Autorité de la concurrence, notamment. Il faut en évaluer les impacts, y compris dans des domaines particuliers du secteur, comme l’édition scolaire.

Le secteur du livre dans son ensemble doit-il prendre ses responsabilités face à la situation ?

Sylvie Robert : Au Festival du Livre de Paris, le licenciement d’Olivier Nora et les départs des auteurs et autrices étaient sur toutes les lèvres, ce jeudi 16 avril. Encore une fois, un cap a été franchi, et il faut agir maintenant, agir solidairement.

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Évidemment, entre le privé et le public, les intérêts ne sont pas les mêmes, mais si le secteur marchand, les éditeurs, comme le secteur subventionné, les bibliothèques, sont attachés à l’indépendance, au pluralisme et à une notion de liberté constitutionnellement fondée, rappelée dans la loi de 2016 sur la liberté de création, le statu quo n’est plus possible.

Il est nécessaire de se rassembler pour trouver des modes d’action, y compris dans le dialogue entre auteurs et éditeurs.

Photographie : Siège des éditions Grasset et Fasquelle au 61 rue des Saints-Pères à Paris (LPLT, CC BY-SA 4.0)

 

Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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