À sa mort, Kenneth White avait prévu de léguer à la commune de Trébeurden sa maison – estimée à environ 420.000 € – ainsi que son contenu, notamment une importante bibliothèque, et une somme de 60.000 € via une assurance-vie. Ce legs était assorti d’une condition claire : transformer le lieu en maison d’écrivain, gérée par une association dédiée.
Le conseil municipal avait accepté à l’unanimité ce legs en février 2024, rapportait alors Ouest-France, actant ainsi un projet culturel structurant pour la commune.
Un imbroglio juridique lié au régime matrimonial
Mais la succession s’est compliquée lors de son instruction approfondie. Il est apparu que Kenneth White et son épouse étaient mariés sous le régime de la communauté universelle, un élément qui n’avait pas été pris en compte initialement. Conséquence directe : la commune ne pouvait légalement recevoir ce legs tant que son épouse était vivante, celui-ci portant atteinte à ses droits patrimoniaux.
Ce point a rendu caduque la première transmission envisagée, ouvrant une nouvelle phase dans le dossier.
Après le décès de Marie-Claude White, la maison a finalement été transmise à deux légataires. L’un d’eux a refusé la succession, tandis que l’autre, Emmanuel Dall’Aglio, l’a acceptée avant de proposer d’en faire don à la commune.
Mais ce don est fondamentalement différent du legs initial : il est dépourvu de toute condition juridique. Autrement dit, la commune n’est plus tenue de transformer la maison en lieu dédié à l’œuvre de Kenneth White.
Mobilisation autour d’un « lieu de l’esprit »
Le conseil municipal a accepté ce don en janvier 2026, tout en évoquant un simple « engagement moral » de valorisation de l’œuvre, mentionne Ouest-France. Dans ce nouveau cadre, la maire de Trébeurden, Bénédicte Boiron, a évoqué l’hypothèse la plus probable : la vente de la maison. Elle souligne les contraintes pratiques du lieu, peu adapté à l’accueil du public, tout en laissant la porte ouverte à d’autres solutions.
Cette perspective inquiète une partie du monde littéraire et des défenseurs de l’œuvre de Kenneth White. L’Institut international de géopoétique, fondé par Kenneth White en 1989, a lancé une pétition pour empêcher la vente de la maison, appelée « Gwenved » ou « Maison des marées ».
Le texte rappelle que ce lieu, où le couple White a vécu plus de quarante ans, constitue bien plus qu’une résidence : un « atelier atlantique » où une grande partie de l’œuvre a été conçue, et un espace pensé comme « un lieu d’inspiration, un lieu de vie et de pensée ».
Les signataires dénoncent notamment le risque de dissocier la maison de son contenu – bibliothèque, objets, archives – ce qui reviendrait à en vider le sens. Ils pointent également : « Vendre Gwenved serait rompre l’engagement moral et mémoriel conclu par la commune du vivant de Kenneth White » 3063 personnes ont déjà signé la pétition, au moment de la publication de cet article.

Une œuvre profondément liée au lieu
La mairie comme le légataire dénoncent, de son côté, certaines interventions jugées « très fausses, et parfois diffamatoires », entre autres sur les réseaux sociaux. Dans ce contexte tendu, Emmanuel Dall’Aglio défend à présent un projet alternatif : la création d’une association, « Le monde ouvert de Kenneth White », visant à inventorier les ouvrages, constituer une bibliothèque et proposer un outil de recherche pour universitaires.
L’importance symbolique de la maison tient à la nature même de l’œuvre de Kenneth White. Né à Glasgow en 1936, installé en Bretagne à partir des années 1980, il développe une pensée singulière autour du rapport entre littérature, géographie et expérience du monde, qu’il nomme « géopoétique ».
Son œuvre, entre poésie, essais et récits de voyage, repose sur une exploration des lieux comme matrices de pensée. Dans La Maison des marées (trad. Marie-Claude White, Albin Michel, 2005), il fait de ce lieu breton un espace central de création. Pour l’auteur, il ne s’agissait pas simplement d’écrire sur le monde, mais d’« être avec la terre, rien qu’avec la terre », selon ses propres mots, cités par Le Monde.

Crédits photo : atelier atlantique de Kenneth White à Trébeurden, 2014 (Laurent Brunet — Travail personnel / Revue Lisières (CC BY-SA 4.0))
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
Source:
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