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À nous, demain : le nouveau chef-d'œuvre de Francesca Giannone qui a fait pleurer l'Italie

Araglie, fin des années 1950. Le sud de l’Italie vibre au rythme des chansons de Domenico Modugno et des espoirs de modernité. Au cœur de ce paysage aride et solaire, la famille Rizzo maintient tant bien que mal la tradition de la Casa Rizzo, une savonnerie emblématique fondée en 1920. Francesca Giannone nous plonge dans l’intimité de Lorenzo et Agnese, deux frères et sœurs liés par un passé tragique et un héritage olfactif singulier.

Le récit s’ouvre sur une complicité fusionnelle, marquée par l’odeur rassurante du talc, signature de la petite savonnette carrée nommée Marianne, héritée d’un grand-père visionnaire. Leur lien est viscéral, presque organique : « Agnese se serra contre son frère et appuya son menton dans le creux de son épaule. Elle ferma les yeux et huma son cou : sa peau sentait le talc, exactement comme la sienne. »

Lorenzo, l’artiste tourmenté qui rêve d’ailleurs, et Agnese, la jeune femme aux rituels protecteurs, assistent impuissants au déclin de l’entreprise familiale sous la gestion vacillante de leur père, Giuseppe. Ce dernier semble plus préoccupé par ses mots croisés que par les mutations économiques brutales du miracle italien. La menace se précise avec l’arrivée de Francesco Colella, un industriel ambitieux venu de Bari, bien décidé à racheter la Casa Rizzo pour en faire une unité de production de masse.

La perte de l’outil de travail, symbole de l’ancrage social des Rizzo, agit comme un détonateur dramatique. L’enseigne de l’usine, qui domine le paysage local, devient alors le spectre d’une gloire passée : « L’imposante enseigne était parfaitement lisible à des centaines de mètres de distance : casa rizzo. savonnerie depuis 1920. Lorenzo tira une dernière longue bouffée de sa cigarette et la jeta par terre. »

La structure narrative repose sur une opposition constante entre les désirs de départ de Lorenzo et la résistance silencieuse d’Agnese. Le récit explore les fêlures psychologiques nées de la mort accidentelle de leurs grands-parents, Renato et Marianna, en 1953.

Ce traumatisme a forgé chez Agnese un système de défense fondé sur des gestes superstitieux et une superstition omniprésente pour conjurer le mauvais sort. Lorenzo reste le témoin bienveillant de ces obsessions qui tentent de maintenir l’ordre dans un monde qui s’effondre : « C’est depuis l’accident des grands-parents… Je ne sais pas, ce sont ses rituels magiques. Et un sourire étira ses lèvres. »

Francesca Giannone dépeint une Italie en pleine mue, où les aspirations individuelles se heurtent frontalement aux structures familiales patriarcales. On y croise Angela, la fiancée de Lorenzo, dont la beauté magnétique cache une ambition qui bouscule les codes sociaux de l’époque.

La prose de Giannone, magnifiée par la traduction de Béatrice Robert-Boissier, capture avec une précision cinématographique la lumière écrasante et la poussière du Salento. Toutefois, le récit souffre par moments de quelques longueurs et de répétitions thématiques, notamment autour des hésitations sentimentales d’Agnese face au marin Giorgio. Ces digressions romantiques ralentissent la tension dramatique centrale qui entoure la survie de l’identité des Rizzo.

La force du livre réside surtout dans sa dimension philosophique et symbolique, illustrée par les annotations que les personnages découvrent au fil des pages dans les marges des revues de leur père. Ces réflexions sur le destin, la volonté et la capacité de se réinventer constituent la véritable moelle épinière intellectuelle du récit.

Elles offrent une clé de lecture indispensable pour comprendre le cheminement intérieur des héritiers face à l’adversité : « “Il n’y a pas de bonheur sans liberté ni de liberté sans courage”, lut Lorenzo avant de tourner la page. “Ce qui importe, ce n’est pas ce qu’ils nous ont fait, mais ce que nous faisons de ce qu’ils nous ont fait.” »

En définitive, à nous, demain s’impose comme une fresque familiale poignante, portée par une atmosphère olfactive d’une rare intensité. Si l’on peut noter une certaine prévisibilité dans la résolution de certains conflits amoureux, la justesse du cadre historique contrebalance largement ces faiblesses.

Giannone confirme son statut de conteuse hors pair, capable de transformer une simple histoire de savonnerie en une épopée humaine universelle sur la perte, l’exil et la résilience. C’est un roman qui n’hésite pas à remuer la boue des compromissions pour en extraire une vérité brute sur la liberté retrouvée.

Voyage à commencer le 8 avril.

 

Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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