Philippe Chalmin : Pendant longtemps, elles ne l’étaient pas. Les terres rares étaient considérées comme de simples produits chimiques. Dans les années 1970-1980, la France, avec Rhône-Poulenc puis Rhodia, était même le premier producteur mondial de ces produits qui n’étaient pas jugés stratégiques. L’usine de Rhodia, à La Rochelle, traitait un minerai venu d’Australie, légèrement radioactif. À l’époque, la municipalité de la cité charentaise mettait beaucoup de pression environnementale sur l’usine. Finalement, Rhodia a arrêté la production et a délocalisé en Chine. C’est ce qu’on appelle une délocalisation environnementale. Je le dis souvent : ce qui est stratégique aujourd’hui ne l’était pas forcément hier, et ne le sera peut-être pas demain. Ce n’est pas propre aux terres rares. Un métal comme l’étain, par exemple, a connu un premier âge d’or avec l’âge du bronze, puis un second à la fin du XIXe siècle avec le fer-blanc et les boîtes de conserve. Ensuite, il a perdu de l’importance et plus personne ne s’y intéressait dans les années 1980 et 1990. Aujourd’hui, il est redevenu indispensable pour les soudures dans l’industrie des semi-conducteurs. Et il sera peut-être de nouveau contournable dans dix ans.
« La Chine représente 69 % de la production minière mondiale »
Qu’est-ce qui a fait des terres rares une ressource stratégique ?
D’un point de vue économique, on ne parlait pas vraiment des terres rares avant le début du XXIe siècle. L’intérêt s’est vraiment accéléré dans les années 2010. Ce changement est lié à certains développements technologiques, notamment les aimants permanents que l’on trouve aujourd’hui dans les automobiles, dans les éoliennes et dans beaucoup d’équipements électroniques. Un métal stratégique est une matière indispensable à certaines industries sensibles : la défense, l’armement, mais aussi l’ensemble du complexe industriel d’un pays. Un métal devient critique lorsque sa production est contrôlée par des acteurs qui ne sont pas forcément des partenaires fiables. Aujourd’hui, beaucoup de métaux sont critiques parce que leur métallurgie est concentrée en Chine. Le cobalt, le lithium ou l’étain sont devenus critiques. Les terres rares, qui n’étaient même pas stratégiques à la fin du XXe siècle, sont devenues à la fois stratégiques et critiques, en raison de la concentration de la métallurgie en Chine.
Bio express
1951 : Naissance à Bordeaux.1974 : Diplômé de HEC.1977 : Agrégation d’histoire.1981 : Doctorat en lettres et sciences humaines.1985 : Fondateur de Cyclope, principale structure de recherche et d’études en France sur les marchés internationaux.1994 : Professeur d’histoire économique à l’université Paris-Dauphine.1999 : Directeur du master 212 Affaires internationales à l’université Paris-Dauphine.
Que se passerait-il si la Chine coupait l’approvisionnement ?
Nous serions dans une situation très difficile. Une grande partie des chaînes industrielles serait touchée. La Chine représente 69 % de la production minière mondiale. Mais le véritable goulot d’étranglement n’est pas la mine. Le minerai de terres rares existe un peu partout. L’une des plus grandes mines du monde est celle de Mountain Pass, aux États-Unis (qui a produit 45.000 tonnes en 2024 pour une production mondiale de 390.000 tonnes, ndlr), mais le concentré qui y est extrait est envoyé en Chine pour être traité parce qu’il n’y a plus de capacité de métallurgie ailleurs ! De plus, la métallurgie est une activité assez polluante. Enfin, la Chine a aussi misé sur les produits manufacturés, notamment les aimants permanents, comme elle l’avait fait auparavant avec le lithium et le cobalt en allant jusqu’à la fabrication des batteries et même des véhicules électriques. Aujourd’hui, dans le secteur de l’éolien par exemple, les principaux acteurs industriels mondiaux sont chinois.
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« Il faut une dizaine d’années pour mettre en place une filière de recyclage »
Le marché est en croissance de 13 % par an depuis 2015. Cette tendance va-t-elle se poursuivre ?
Comme nous l’avons écrit dans le dernier rapport Cyclope (Cyclope : Les marchés mondiaux 2026, sous la direction de Philippe Chalmin et Yves Jégourel, à paraître en juin 2026 aux éditions Economica), le marché actuel est tiré par quatre éléments en particulier, qui portent, à eux seuls, 90 % de la valeur économique de la filière, à savoir : le néodyme (Nd), le praséodyme (Pr), le dysprosium (Dy) et le terbium (Tb). Ces terres rares dites magnétiques sont principalement utilisées sous forme d’alliages pour la production d’aimants permanents de haute performance, en particulier pour la technologie d’aimants néodyme-ferbore (NdFeB). Les principaux moteurs de cette demande, progressant de près de 10 % par an, suivent l’essor des véhicules électriques, de l’éolien offshore , ainsi que celui de l’électronique et de la robotique, utilisant de grandes quantités d’aimants permanents.
Aujourd’hui, dans tous les laboratoires, on cherche probablement à substituer ces éléments. Mais à moins d’une rupture technologique majeure, la demande devrait continuer à croître dans les prochaines années. Car le temps des innovations technologiques est long. Et il faut une dizaine d’années pour mettre en place une filière de recyclage.
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La France ou l’Europe pourraient-elles reconstruire une filière ?
Je pense qu’il le faudrait. Il reste sans doute encore des compétences. Rhodia a été racheté par Solvay, qui essaie de relancer certaines activités. Dans le bassin de Lacq (Pyrénées-Atlantiques), il y a aussi le projet de Carester, mené par des anciens de Rhodia, mais il porte surtout sur le recyclage. Il faut rappeler que la métallurgie est un secteur qui se construit sur des temps longs. Or, rien ne dit que les terres rares d’au-jourd’hui seront toujours aussi stratégiques dans dix ans !
Source:
www.sciencesetavenir.fr




