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Sébastien Lapaque, au chevet d’une conversation perdue

Entre ces deux hommes, tout semble s’opposer à commencer par leurs tempéraments, leurs façons d’habiter le désastre… Sébastien Lapaque écrit : « On ne saurait concevoir deux hommes plus différents que Bernanos et Zweig. L’un était fait de force et de flamme, de passion et de ravissement, tel un tonnerre qui éclatait en phrases ressemblant à des éclairs.

L’autre cachait le désordre de ses sentiments dans un jeu plein de mesure et de subtilité. L’un avait quelque chose, sinon de primitif, du moins de rustique, qui saupoudrait de génie son vigoureux talent. C’était un ancien Européen débordant de spontané, une manière de vieux chêne des forêts bourguignonnes. Sémite poli et repoli dans la civilisation raffinée de la Mitteleuropa, l’autre était habitué à vivre dans l’environnement recherché de la culture historique et littéraire, telle une fleur dans une serre. »

Le sujet aurait pu donner lieu à un exercice de reconstitution lettrée, à l’une de ces variations savantes où l’histoire littéraire se contente d’aligner des dates, des lieux et des correspondances. Sébastien Lapaque évite brillamment cet écueil. Ce qui l’intéresse n’est pas seulement ce qui s’est dit, mais ce qui a pu se jouer entre ces deux consciences au bord de l’abîme. Zweig porte en lui l’effondrement de l’Europe cultivée, l’exil, l’épuisement, la sensation d’assister à la ruine irréparable d’un monde. Bernanos quant à lui, demeure debout dans la colère, traversé par une foi qui ne l’adoucit pas, mais aiguise au contraire sa lucidité.

L’une des grandes qualités de Échec et mat au paradis tient à ce que le livre ne force jamais le mystère. L’auteur ne cherche pas à imposer une vérité définitive sur une scène lacunaire. Il accepte l’incertitude comme une donnée essentielle. C’est même de cette modestie que naît la force du récit. Au lieu de saturer les blancs, il les habite. Au lieu de transformer l’absence en prétexte romanesque, il en fait la matière même d’une méditation sur l’exil, la fraternité, l’Europe détruite et ce que la littérature peut encore sauver quand l’histoire, elle, hélas, a déjà tout emporté.

Car le livre touche juste à cet endroit précis. Il rappelle que la littérature est surtout affaire souffle et de présence. Et chez Lapaque, cette fidélité à la vie dans ce qu’elle offre de plus grand n’a rien d’abstrait ! Et puis on le sait, Lapaque s’est engagé dans une relation déjà ancienne avec Bernanos. Entre eux il s’agit d’un compagnonnage profond, intérieur, spirituel. Et c’est sans doute ce lien qui empêche au livre de devenir un simple hommage. Bernanos n’y est jamais momifié. Zweig non plus. Tous deux échappent au musée puisqu’il leur redonne vie.

Il faut d’ailleurs saluer la retenue de Lapaque dans sa manière d’écrire Zweig. Trop souvent, l’auteur du Monde d’hier est reconduit à la figure univoque, du grand écrivain humaniste emporté par le désespoir… Ici, il redevient un homme véritablement atteint, abîmé par l’arrachement, par la perte de son monde, par l’impossibilité intime de survivre à ce qui s’est effondré en lui. Face à lui, Bernanos incarne moins une réponse qu’une autre forme d’épreuve : celle d’une parole qui refuse de céder, d’un style de résistance qui passe par l’intransigeance. Lapaque ne tranche pas entre eux. Il écoute ce qui, dans leur différence même, rend leur croisement si bouleversant.

Dans un paysage éditorial souvent dominé par la vitesse, la simplification ou la panthéonisation cul-cul des grandes figures, Échec et mat au paradis impose un autre rythme. C’est un livre lent, habité, grave, magnifique et qui parle à l’intelligence du lecteur. Il ne cherche ni l’effet ni la pose. Il avance avec une forme de ferveur contenue, une piété littéraire, sans jamais verser dans la dévotion.

Ce que Sébastien Lapaque signe ici, ce n’est pas un tombeau de plus pour deux écrivains illustres. C’est un livre de veille, de guet, de fidélité. C’est un très grand livre.

 

Par Vincent HeinContact : contact@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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