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AccueilLivres & LittératureRelire Graham Greene à l’heure des illusions politiques

Relire Graham Greene à l’heure des illusions politiques

Espions, diplomates, journalistes, agents doubles, amants mal assortis, petits trafiquants, prêtres traqués ou cyniques élégants : tous les personnages de Graham Greene avancent dans des intrigues très lisibles, très tendues, mais toujours traversées par une question plus grave. Qu’est-ce qu’un homme voit, ou refuse de voir, quand l’Histoire lui passe sur le corps ?

Dans Un Américain très discret, Thomas Fowler, journaliste anglais las et lucide, observe l’arrivée à Saïgon d’Alden Pyle, jeune Américain idéaliste, sûr de son bon droit, qui tombe amoureux de Phuong, la compagne vietnamienne de Fowler. Un roman d’atmosphère coloniale, un drame amoureux, une rivalité d’hommes, certes, mais bien plus. 

L’auteur montre que l’innocence armée d’un Pyle est toujours plus dangereuse que le cynisme. Fowler, lui, se croit désabusé, protégé par sa fatigue morale, par son ironie de vieux professionnel des désastres. Or le british spirituel (pléonasme) ne donne jamais le beau rôle à la lucidité.

Le cynique n’est pas innocent parce qu’il a cessé de croire, l’idéaliste n’est pas pur parce qu’il croit trop fort. Entre les deux, il y a Phuong, réduite à un enjeu, et autour d’eux il y a Saïgon, la guerre, les calculs, les bombes, les morts. Rien de mieux qu’un triangle amoureux, allié à la chaleur étouffante, aux moustiques et au dépaysement, pour devenir zinzinnn…

La critique de l’impérialisme américain passe ici par la chair du roman, le trouble des sentiments, le heurt entre conviction et réel. Graham Greene ne plaide pas, il montre. 

La même intelligence travaille Notre homme à La Havane, mais sur un autre registre : celui de la farce noire. James Wormold, vendeur d’aspirateurs à Cuba, accepte de devenir agent du MI6 moins par vocation que par besoin d’argent. Comme il n’a rien à transmettre, il invente. Il fabrique des rapports, imagine un réseau, transforme des pièces d’aspirateur en plans stratégiques crédibles. Et l’administration londonienne, avide de renseignements, veut y croire.

Le rire, ici, est inquiet, et sous les apparences de la satire, l’auteur montre qu’on ne croit pas une fiction parce qu’elle pourrait être vraie, mais parce qu’on a besoin qu’elle le soit. Il rappelle que les mensonges d’État ne naissent pas toujours d’un grand complot, ils prospèrent aussi dans la routine, le conformisme, le prestige de l’expertise, la paresse institutionnelle.

Graham Greene, c’est du grand roman populaire, au sens le plus noble. Il a le sens du rythme, de la scène, de la réplique, de la tension. Il sait faire entrer un lecteur dans une histoire et ne plus le lâcher. Et il a aussi autre chose, une vision. Une façon de repérer dans les désirs humains les formes à venir du désastre politique. 

On comprend pourquoi il demeure si difficile à classer. Trop élégant pour n’être qu’un auteur de thrillers, trop narratif pour rassurer les gardiens de la « grande littérature », trop ironique pour se poser en grand moraliste, trop moral pour se réduire au pur style. Il circule entre les catégories, les déjoue même. Il y a chez lui du roman d’espionnage, du roman politique, du roman d’amour, du roman métaphysique, du roman colonial finissant.

Graham Greene ne se contente jamais d’avoir raison. Il laisse au contraire au récit sa part de trouble, aux êtres leur opacité, au monde son ambiguïté. Il sait que les pires erreurs sont souvent faites par des gens sincères, que les drames historiques se logent dans les malentendus intimes, et que la littérature n’est grande que lorsqu’elle regarde ensemble la géopolitique et le cœur humain.

Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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