Trente ans n’autorisent ni la nostalgie automatique ni le simple exercice commémoratif. Pour son édition 2026, le festival choisit au contraire un geste de ligne éditoriale : confier l’affiche anniversaire à Emil Ferris. Après Naoki Urasawa, invité d’honneur de l’édition 2025, la cellule artistique désigne une autrice dont le nom suffit à déplacer le regard. Le choix ne relève pas du passage de témoin décoratif ; il signale une volonté de faire de cette édition un moment de signature.
Cette décision s’appuie d’abord sur une évidence esthétique et symbolique. Emil Ferris appartient à ces créatrices dont l’œuvre ne se contente pas d’occuper une place reconnue dans la bande dessinée contemporaine : elle en redessine les frontières sensibles. Sa présence au festival ajoute à l’affiche une cohérence particulière, puisque l’image anniversaire sera portée par une autrice invitée, déjà identifiée comme l’une des grandes voix du médium.
L’affiche anniversaire comme une déclaration
La trajectoire rappelée par le festival concentre à elle seule la force de ce choix. Emil Ferris publie en 2017 le premier volume de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. L’ouvrage reçoit un accueil critique international remarquable. L’album se voit qualifié de chef-d’œuvre contemporain de la bande dessinée et accumule des récompenses prestigieuses, parmi lesquelles plusieurs Eisner Awards, avant d’obtenir le Fauve d’or du Festival d’Angoulême en 2019.
Dans le cadre d’un trentième anniversaire, l’énoncé compte : l’institution célèbre sa durée, mais elle l’adosse à une œuvre dont la consécration s’est imposée à l’échelle internationale.
Le festival ne s’arrête d’ailleurs pas à l’image imprimée. Il consacre à Emil Ferris une exposition annoncée comme une traversée de son univers singulier et foisonnant. Le parcours revient sur son cheminement, depuis ses débuts comme illustratrice jusqu’à l’émergence de cette œuvre magistrale née de la persévérance, de la créativité et de l’audace artistique.
À travers des planches originales extraites de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, le visiteur entre dans une intrigue décrite comme labyrinthique, à la fois quête initiatique et fresque sociale, au croisement de l’intime, de l’histoire et de la culture populaire.
Le dispositif annoncé insiste aussi sur ce qui distingue immédiatement Emil Ferris dans le paysage dessiné : ses influences multiples et sa technique de dessin au stylo bille. L’exposition, présentée à la Halle Freyssinet du 6 au 21 juin, ne promet donc pas seulement une célébration patrimoniale. Elle organise une immersion dans une pratique, un geste, une manière de construire un monde visuel qui a durablement marqué la bande dessinée moderne.
Un anniversaire-parcours
Autour d’Emil Ferris, le programme dessine un ensemble particulièrement dense. Chaque année, près de 130 autrices et auteurs sont invités pour des dédicaces et des formats de rencontre pendant les deux temps forts du festival. L’édition 2026 ajoute à cette dimension vivante une forte présence d’expositions, presque toutes concentrées à la Halle Freyssinet.
Lucky Luke y fête ses 80 ans dans une scénographie immersive où les planches de Morris dialoguent avec celles d’Achdé et avec les hommages rendus au cow-boy. Pénélope Bagieu y bénéficie d’une rétrospective consacrée à ses inspirations, à son quotidien, à son histoire, à ses coups de cœur et à ses combats.
La programmation étend encore ce mouvement avec Mickey, dont l’exposition rend hommage à Floyd Gottfredson, Carl Barks et Don Rosa, tout en montrant la réinvention du personnage par les auteurs publiés depuis 2015 chez Glénat. Molang et Piu Piu occupent un registre tout différent, fondé sur un univers sans texte, tendre, interactif et coloré. Le Buveur d’encre, adaptation de l’œuvre d’Éric Sanvoisin par Steve Baker, ouvre pour sa part un espace consacré aux coulisses de l’adaptation en bande dessinée, des recherches préparatoires aux planches originales.
Le festival articule enfin ses propositions sur plusieurs sites et plusieurs formats. La Bibliomule de Cordoue s’installe à la Cité internationale de la langue française du 18 avril au 30 août, avec une scénographie immersive autour de l’album de Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau.
Une journée d’étude consacrée au sexe en bande dessinée se tiendra le vendredi 5 juin au cloître Dewailly, en partenariat avec la Bibliothèque départementale de la Somme. À cela s’ajoute le retour de l’escape game inspiré du Temps des ombres de Pauline Pernette et David Furtaen, prévu les 6, 7, 20 et 21 juin.
Deux temps forts, un même cap
La manifestation reprend en 2026 les modalités d’ouverture de l’édition 2025 : deux temps forts et un week-end intermédiaire dit muséal. Le premier week-end de juin demeure fidèle au format qui a installé le succès du festival depuis trente ans, avec plus de 70 autrices et auteurs, des expositions scénographiées, de nombreux formats de rencontre et un axe jeune public affirmé.
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Le week-end intermédiaire privilégie les visites guidées, les librairies et des animations de petites formes. Le week-end de clôture, enfin, annonce un plateau d’auteurs densifié, en partie coproduit avec des éditeurs.
Dans cet ensemble, Emil Ferris n’apparaît ni comme une invitée parmi d’autres ni comme un simple nom d’appel. Elle devient le point de condensation d’une édition qui veut faire tenir ensemble prestige artistique, ampleur des expositions et lisibilité du projet. Pour les trente ans du festival, l’affiche ne se contente pas d’annoncer un rendez-vous : elle en formule la promesse.
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