Avec Daredevil : La main du Diable (trad. Nicole Duclos), Andy Diggle hérite d’un personnage que Brian Michael Bendis puis Ed Brubaker ont conduit au bord de la rupture. Le volume, publié par Marvel en 2010, rassemble Dark Reign : The List – Daredevil en VO (tout un programme), le moment précis où Matt Murdock accepte de prendre la tête de la Main pour empêcher Wilson Fisk d’en faire une machine de guerre totale. Le livre s’inscrit donc dans une charnière historique du héros : ni simple relance, ni encore l’événement Shadowland, mais la mue qui rend ce basculement possible.
Le récit avance sur une idée forte, presque brutale : que devient Daredevil lorsqu’il cesse d’être seulement un gardien de Hell’s Kitchen pour devenir le chef d’un ordre d’assassins ? Diggle ne contourne pas la question morale.
Il la place au centre, dès l’instant où Matt croit pouvoir retourner la violence de la Main contre le crime organisé. Le résumé tient en cela : un homme persuadé d’agir pour le bien s’enfonce dans une logique d’exception, entouré d’alliés qui ne savent plus s’ils doivent le suivre, le craindre ou l’arrêter. Le livre garde ainsi une tension constante entre ambition politique, guerre urbaine et drame intime.
La vraie réussite narrative réside dans cette contamination progressive du héros par son propre projet. Matt ne se contente plus d’intervenir : il administre, juge, délègue, punit. La Main cesse d’être un décor exotique pour devenir un appareil de pouvoir. Foggy Nelson, Dakota North, le Caïd, le Tigre Blanc ou la Tarentule Noire gravitent autour de cette nouvelle verticalité et révèlent, chacun à leur façon, la fragilité du centre. Les interactions fonctionnent d’autant mieux que Diggle comprend une donnée essentielle de Daredevil : le personnage se définit moins par ses ennemis que par les dégâts qu’il inflige à ses proches lorsqu’il croit avoir raison.
Cette noirceur a toutefois son revers. Diggle pousse très vite Matt vers une version autoritaire de lui-même, parfois sans les paliers psychologiques que le personnage appelait. Plusieurs analyses rétrospectives ont souligné cette accélération : l’idée est puissante, mais son exécution manque par moments de la profondeur intérieure et de la patience qui faisaient la force des grandes périodes Miller, Bendis ou Brubaker. Le livre gagne en impact immédiat ce qu’il perd en nuances. Là où Daredevil excelle d’ordinaire dans la culpabilité, le doute et l’ambiguïté, La main du Diable préfère parfois le choc frontal, l’annonce grave, la symbolique appuyée.
Ce défaut n’annule pas les qualités du volume, loin de là. Diggle sait construire une sensation d’état de siège. Hell’s Kitchen paraît comprimée, surveillée, travaillée par une violence qui ne vient plus seulement des ruelles, mais d’un pouvoir centralisé. Il y a dans ces pages une sécheresse qui convient au sujet : phrases courtes, confrontations nettes, scènes de transition réduites à l’os. Cette austérité donne au récit un ton de descente méthodique. Le lecteur n’assiste pas à une simple crise de nerfs, mais à une prise de pouvoir qui se dérègle. C’est cette froideur qui rend l’ensemble mémorable, même quand il se montre discutable.
Graphiquement, l’album vit sur une alternance très efficace. Roberto De La Torre installe d’abord une matière sombre, lourde, presque poisseuse. Son Daredevil n’a rien d’un acrobate solaire : corps tassé, visages burinés, ombres épaisses, ville sans air. Cette approche ancre le livre dans une continuité urbaine et tragique. Les commentaires critiques de l’époque ont salué cette entrée en scène, CBR parlant d’une prise en main remarquablement fluide, tandis que les citations relayées par Marvel insistaient sur la justesse du duo Diggle/De La Torre et sur la promesse de ce nouveau statu quo.
Marco Checchetto prend ensuite le relais sur plusieurs chapitres et modifie la pulsation du livre. Son trait apporte davantage de nervosité, de découpage nerveux, de verticalité spectaculaire. Chez lui, les corps tranchent l’espace ; la Main retrouve une vitesse de lame et un sens de la chorégraphie qui ouvrent le récit. Cette coexistence de styles sert bien l’ouvrage : De La Torre exprime l’écrasement moral, Checchetto la montée en puissance et le vertige. La bascule entre les deux n’est pas un accident de production ; elle renforce l’impression d’un héros qui change d’échelle, qui quitte la seule rue pour entrer dans une logique de guerre.
Historiquement, Daredevil : La main du Diable reste un album de transition, et c’est à la fois sa limite et sa singularité. Les agrégateurs critiques montrent d’ailleurs une réception contrastée sur cette portion du run : des notes solides au début, puis un tassement à mesure que la trajectoire s’assombrit, signe d’une série qui intrigue autant qu’elle divise. Ce n’est pas le meilleur Daredevil moderne, ni le plus subtil.
En revanche, c’est un volume essentiel pour comprendre comment Marvel a voulu mener Matt Murdock jusqu’à sa version la plus inquiétante : non plus le diable traqué, mais le diable persuadé d’incarner la loi. Quand cette idée frappe juste, le livre serre la gorge. Quand elle force le trait, il vacille. Entre les deux, il laisse une trace noire, tenace, et impossible à confondre.
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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