L’affaire pourrait sembler cantonnée au piratage audiovisuel. Elle dit en réalité quelque chose de plus vaste sur la circulation des œuvres, la frontière entre code et accès illicite, et l’élargissement continu de l’arsenal antipiratage aux infrastructures techniques elles-mêmes.
Le point de départ se situe dans l’écosystème de HiAnime, anciennement Aniwatch, site de streaming disparu récemment après avoir revendiqué son arrêt. Selon TorrentFreak, des outils tiers continuaient d’exister autour de ce réseau, notamment des interfaces non officielles et des dépôts permettant d’accéder aux flux. La notification visait plusieurs dépôts à forte visibilité, dont certains totalisaient ensemble plus de 900 forks. GitHub les a retirés.
Un retrait massif, mais un motif juridique raboté
L’intérêt du dossier tient au motif invoqué. Remove Your Media n’a pas seulement plaidé la contrefaçon classique ; la société a aussi tenté de faire reconnaître une violation du DMCA au titre de l’anti-contournement, c’est-à-dire de l’article 1201 du droit américain. L’argument consistait à présenter ces outils comme des moyens de contourner des « mesures techniques de protection » parce qu’ils facilitaient l’accès à des contenus placés derrière des abonnements, des contrôles d’accès ou des dispositifs de gestion des droits.
GitHub n’a pas suivi cette lecture jusqu’au bout. La plateforme a confirmé le retrait, mais a rejeté le volet anti-contournement. Elle écrit : « Si GitHub n’a pas trouvé d’informations suffisantes pour conclure à une réclamation valable au titre de l’anti-contournement, nous avons déterminé que cette notification contenait d’autres réclamations valables fondées sur le droit d’auteur. » Le détail compte. Il signifie que GitHub a accepté l’existence de griefs de contrefaçon, tout en refusant d’étendre automatiquement la catégorie du contournement à ce type d’outils.
Ce n’est pas un simple raffinement de juriste. Dans sa propre doctrine, GitHub rappelle que la procédure DMCA sert d’abord aux plaintes pour atteinte au droit d’auteur et que les allégations de contournement exigent des éléments supplémentaires pour être recevables. Son centre de transparence précise même que la plateforme a conçu sa politique de retrait pour « limiter les perturbations pour les projets légitimes » et se prémunir contre les notifications trop extensives. En clair : retirer, oui ; tout qualifier de dispositif de contournement, non.
Du streaming anime au reste des industries culturelles
L’affaire intéresse directement l’industrie du livre, même si l’objet piraté ici relève d’abord de l’anime. D’abord parce qu’une partie des ayants droit impliqués, VIZ Media notamment, opère à la charnière du manga, de l’édition et de l’adaptation audiovisuelle. Ensuite parce que le raisonnement testé ici peut circuler d’un secteur à l’autre.
Dès lors qu’un dépôt agrège des accès, automatise des requêtes ou connecte un public à des catalogues pirates, la bataille ne porte plus seulement sur le contenu final mais sur l’outillage qui permet d’y accéder. Pour les éditeurs, c’est une évolution décisive : la lutte vise moins le fichier contrefaisant que la plomberie qui l’achemine.
Le contexte américain renforce encore cette lecture. Dans son rapport 2025 sur les « marchés notoires » publié début mars 2026, le représentant américain au Commerce cite MegaCloud comme un système de gestion de contenus pirates donnant accès à « plus de 46 000 films et 16 000 séries » et alimentant « plus de 260 sites de streaming pirate » dans le monde.
HiAnime et MegaCloud appartenaient justement à cet univers technique. Cette toile de fond explique pourquoi les dépôts GitHub n’ont pas été traités comme de simples curiosités de développeurs.
Le signal envoyé par GitHub est donc double. La plateforme accepte de couper des centaines de forks quand une notification est jugée suffisamment fondée. Mais elle refuse encore, du moins dans ce cas, de transformer chaque outil connecté à un univers pirate en machine de contournement au sens fort.
Pour les industries culturelles, y compris le livre, la leçon est claire : la guerre contre la contrefaçon se déplace vers les couches techniques, les ayants droit testent des qualifications plus agressives, et les plateformes arbitrent ligne par ligne. Ce n’est plus seulement une chasse aux contenus. C’est une bataille pour définir ce qu’un code fait, ce qu’il permet, et jusqu’où un intermédiaire peut être sommé d’y voir une infraction.
Crédits photo : ActuaLlitté, CC BY SA 4.0
Par Clément SolymContact : cs@actualitte.com
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