La disparition de Yoshiharu Tsuge, annoncée le 27 mars par l’agence Jiji, ferme une porte que l’histoire du manga n’avait jamais vraiment osé refermer. Mort le 3 mars à Tokyo d’une pneumonie d’aspiration, à 88 ans, l’auteur de La Vis laisse derrière lui moins une carrière qu’une secousse durable : celle d’un dessin qui a déplacé la bande dessinée japonaise vers l’intime, le trouble et l’irrationnel.
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Né dans l’arrondissement tokyoïte de Katsushika, Tsuge débute professionnellement en 1955, après avoir travaillé dans une usine de galvanoplastie. D’abord nourri par le gekiga, il s’impose ensuite dans les pages de Garo, revue d’avant-garde où son trait cesse de raconter seulement des histoires pour enregistrer des failles, des hantises, des échappées. Chez lui, le réel ne rassure jamais : il tremble, se dérobe, revient sous forme de rêve mauvais.
En 1968, avec Nejishiki, traduit en français sous le titre La Vis, il fait basculer le manga dans une autre zone. Le Festival d’Angoulême rappelait en 2020 que son approche « profondément personnelle » avait sonné « l’avènement du récit onirique et autobiographique », au point de marquer durablement toutes les générations suivantes. Le Monde voyait dans cette œuvre-clé l’entrée de la BD japonaise « dans l’âge adulte ». Rien de moins.
Une œuvre retirée du vacarme
Ce qui frappe, chez Tsuge, ce n’est pas seulement l’invention formelle. C’est la manière dont il aura donné droit de cité à la fatigue, à la honte sociale, à la pauvreté mentale, aux vies qui ne triomphent pas. La Cité internationale de la bande dessinée rappelle d’ailleurs que le watakushi manga, cette « bande dessinée du moi », relève du privé et de l’intime ; Tsuge en fut l’un des artisans décisifs.
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Son retrait progressif, puis presque total après 1987, a renforcé la légende sans la fossiliser. Au contraire : ces dernières années, sa réputation s’est encore étendue en Europe et aux États-Unis, tandis que la France continuait de le lire à travers Cornélius, Atrabile et le souvenir vif de l’exposition « Yoshiharu Tsuge, être sans exister » à Angoulême.
Il reste donc ses livres, et cette sensation rare qu’un auteur aura dessiné non pour divertir le monde, mais pour en révéler la fissure. Dans une époque saturée de récits explicatifs, Yoshiharu Tsuge rappelait qu’une planche peut encore inquiéter, dérouter, survivre. Sa mort endeuille le manga ; son œuvre, elle, continue de regarder le lecteur droit dans ses zones d’ombre.
Crédits photo : Selbymay CC BY SA 4.0
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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