ActuaLitté : Quelles sont les différences entre médiathèques et ludothèques ? Ces établissements sont-ils généralement amenés à se rapprocher ou à travailler ensemble ?
Antonin Mérieux (Association des Ludothèques Françaises) : Malgré ce que la terminologie laisse penser, médiathèques et ludothèques ne sont pas sur le même plan. Les médiathèques sont des équipements culturels rattachés à une politique publique bien établie de longue date. Les ludothèques sont plutôt des services portés par des acteurs institutionnels très différents (associations à 45 %, collectivités à 55 % ; avec la moitié des ludothèques rattachées à d’autres équipements (médiathèques, centres sociaux, MJC, etc.), et au croisement de plusieurs politiques publiques dont aucune ne revendique de s’en saisir.
La dynamique actuelle est très clairement un rapprochement entre ludothèques et médiathèques, qui se produit cependant de manière très différente selon les politiques des territoires. Les projets peuvent être portés et co-construits de manière enthousiaste par les professionnel.les, ou au contraire imposés de manière descendante par des hiérarchies à des équipes peu convaincues.
De même, selon que les projets répondent à des motivations d’augmentation qualitative de l’offre pour les publics, ou de réduction des coûts des services publics, les résultats sur le terrain ne sont pas les mêmes.
Mais la différence tient selon nous avant tout aux métiers. Ludothécaires et bibliothécaires sont issu·e·s de cultures professionnelles distinctes, même si elles tendent à se rapprocher. Les pratiques de médiation, d’animation et d’accompagnement des publics sont au cœur de la formation des ludothécaires, alors que la gestion d’un fonds y occupe une place moins importante que dans les formations de bibliothécaires. Il y a une réelle complémentarité des profils qui fait toute la richesse des équipes mixtes ludothécaires/bibliothécaires.
Vincent Bonnard (Commission Jeux en bibliothèque de l’ABF) : Je partage le point de vue d’Antonin et ajouterai à ce premier propos qu’il existe aujourd’hui un besoin de précision dans la définition du jeu. S’il y a 10/15 ans, c’est le jeu vidéo qui est arrivé dans les médiathèques, notamment par l’apport des pratiques personnelles des professionnel·le·s, depuis 4 / 5 ans, c’est le tour aux jeux de société.
Les services proposés diffèrent selon les structures, du prêt au jeu sur place en passant par l’action culturelle. Le grand absent est le jouet qui pour l’instant n’est que trop peu souvent étudié dans les projets de déploiement de propositions ludiques. Ce service partiel proposé, pour l’instant dans une majorité de médiathèques doit être réfléchi en complémentarité avec les offres ludiques sur le territoire, notamment celles des ludothèques.
Par extension, serait-il souhaitable de fusionner ces deux types d’établissement, lorsque cela est possible dans les communes ?
Antonin Mérieux (ALF) : Cela dépend donc des objectifs de la fusion. Nous constatons actuellement que les ludothèques en bibliothèque présentent une offre et une qualité de service globalement moindres que les ludothèques bien implantées. La raison en est avant tout l’absence de politique ambitieuse autour du jeu, et une méconnaissance de son utilité sociale. Nous craignons un peu que dans les années à venir les fusions se fassent surtout au détriment de la qualité de ce qui est proposé aux usagers et usagères.
Vincent Bonnard (ABF) : Étudier le contexte local est très important pour réaliser la pertinence d’une éventuelle fusion. Elle peut s’avérer pertinente quand c’est l’usager·ère qui est placé·e au centre de la réflexion pour favoriser son accès aux différents services culturels et favoriser les différentes pratiques liées. Elle l’est moins quand c’est une logique de rationalisation de moyens qui en est la motivation première. Cette fusion nécessite de repenser l’entièreté du projet d’établissement pour considérer les différentes formes de jeu comme les autres collections proposées.
Le maillage des bibliothèques/médiathèques en France est assez important : qu’en est-il de la présence des ludothèques ?
Antonin Mérieux (ALF) : Là encore, il faut mesurer l’écart entre ludothèques et médiathèques. Comme d’une part aucun texte législatif ou réglementaire ne précise ce qu’est une ludothèque, et que d’autre part l’emploi du mot se répand pour qualifier n’importe quelle collection de jeu, il est très difficile d’avoir un aperçu sur le nombre de ludothèques existantes.
Imaginez que vous fassiez une enquête sur les bibliothèques, et que vous receviez quantité de réponses du type « Nous faisons aussi bibliothèque, nous avons 45 livres dans notre entreprise », et vous aurez une idée de la difficulté d’évaluer le nombre de ludothèques en France. Nous avons produit en 2023 un référentiel des ludothèques, et travaillons depuis à son appropriation par les pouvoirs publics. Cependant, en recoupant différentes sources, nous estimons qu’il y a au moins 1400 ludothèques en France aujourd’hui, avec des types de projets cependant très hétérogènes.
De quelle(s) manière(s) le jeu participe-t-il à une évolution de l’image historique et culturelle de la médiathèque ?
Vincent Bonnard (ABF) : L’article premier de la loi Robert garantit dans les missions des médiathèques, l’accès aux différentes formes de culture et de loisirs pour celles et ceux qui les fréquentent. Les médiathèques ont à cœur de suivre les pratiques culturelles des Françaises et des Français.
La pratique du jeu de société est en pleine expansion chez les différents publics, le secteur affiche une croissance de + 83 % (source : enquête du groupement interprofessionnel du jeu de société). Cette offre liée au jeu de société vient moderniser l’image des médiathèques en désacralisant le lieu et en proposant une activité à la dimension particulièrement sociale.
La notion de « divertissement » est-elle aujourd’hui suffisamment prise en compte par les politiques culturelles et par les professionnels des médiathèques ? N’entre-t-elle pas en contradiction avec l’aspect culturel des établissements ou des activités ?
Antonin Mérieux (ALF) : Nous n’utilisons pas le terme de divertissement à l’ALF, mais celui de jeu. Un enfant, un bébé ou un adulte qui joue n’est pas nécessairement en train de se divertir ou de s’amuser, mais de mettre en mouvement tout un ensemble de capacités intellectuelles, pratiques, psychiques et sociales, dont la créativité n’est pas la moindre. Il peut être divertissant, tout comme la lecture ou l’audiovisuel peuvent l’être. Pour nous, le jeu est une pratique culturelle. Sauf bien sûr si l’on se situe dans une vision élitiste de la culture, à laquelle se sont trouvées confrontées en leur temps aussi bien la bande dessinée que les musiques actuelles.
À LIRE – Pour une politique commune du jeu en tant que pratique culturelle
Vincent Bonnard (ABF) : Avec le développement de l’action culturelle et l’intégration de nouvelles collections, la proposition culturelle des médiathèques s’est ouverte pour suivre les pratiques observées. Celles liées aux différentes formes du jeu suivent ce même élan.
En parallèle de sa valeur intrinsèque, comment le jeu représente-t-il, aujourd’hui, une opportunité en tant qu’outil de médiation ? Quelles sont les ressources à disposition des médiathécaires et ludothécaires pour créer ou adapter des jeux, en fonction des publics et des besoins ?
Antonin Mérieux (ALF) : Le problème est qu’aujourd’hui le recours utilitariste aux jeux est surreprésenté par rapport à la reconnaissance de sa valeur intrinsèque. Pour nous, le jeu se suffit à lui-même, tout comme les livres n’ont pas à être didactiques ou moralisateurs pour être légitimes. Souvent même, l’instrumentalisation du jeu est contre-productive, car elle prive les bénéficiaires de ce qui en fait l’intérêt : la liberté de choisir, la finalité intrinsèque de l’activité, l’interprétation subjective. Par ailleurs, la conception de jeux ou de jouets est un savoir-faire propre. Les ressources pour les bibliothécaires et ludothécaires sont les auteurs et autrices de jeux, ou les concepteurs et conceptrices de jouets.
Vincent Bonnard (ABF) : Je complèterai en disant que l’outil pédagogique a sa place en médiathèque, mais pour atteindre d’autres objectifs, notamment les missions de formation. Le jeu peut alors être détourné de son usage premier dans ce genre de contexte, mais il convient d’être clair sur la présentation qui en est faite. Concernant la question de la création ou de l’adaptation, à mon sens, les médiathécaires n’ont pas à avoir par défaut cette relation avec le jeu. L’offre de ceux proposés sur le marché pour leurs qualités est déjà pléthorique, avec plus de 1000 nouveautés par an (source : enquête du groupement interprofessionnel du jeu de société).
Dans les médiathèques, le jeu bénéficie-t-il aujourd’hui de budgets dédiés, ainsi que d’effectifs dédiés ?
Antonin Mérieux (ALF) : En l’absence de politique commune, c’est aujourd’hui chaque établissement qui fonctionne comme il l’entend. Ce sont des éléments qui vont grandement faire la différence entre un projet de jeu en bibliothèque et de ludothèque en bibliothèque.

Vincent Bonnard (ABF) : Oui, dans une grande majorité de structures. Les acquisitions de jeux vidéo puis de jeux de société sont pensées comme pour les autres collections. Le travail d’harmonisation en termes de politique documentaire doit être prolongé avec la même exigence dans la volonté de prolonger des contenus correspondant aux publics.
Comment s’organisent les acquisitions des jeux par les établissements ? Outre la passation de marchés publics, des droits sont-ils versés aux créateurs ? Qu’en est-il du cas du jeu vidéo, depuis longtemps dans une zone grise juridique : son statut a-t-il évolué ?
Antonin Mérieux (ALF) : Le statut du jeu vidéo n’a pas évolué, on est toujours dans une zone grise, qui bénéficie d’une tolérance de fait. La situation est la même pour le jeu de société, mais des réflexions sont en cours sur le sujet. Avec cette spécificité tout de même qu’à la différence des pratiques d’utilisation des jeux (par rapport aux livres, films, etc.), il n’est pas évident que la mise à disposition des jeux porte économiquement préjudice à la chaîne de production. En revanche, du côté du jouet, il n’existe pas de notion de propriété intellectuelle.
Vincent Bonnard (ABF) : Concernant le jeu vidéo, on constate une vraie difficulté à concilier le cadre juridique sur le droit d’auteur qui s’applique au jeu vidéo comme aux autres collections et la fourniture de services aux usager·ère·s, et ce même si les initiatives des établissements bénéficient d’une tolérance de fait. L’accès aux différentes formes de jeu participe raisonnablement, mais pleinement, à l’essor de la pratique.
Il convient alors de s’interroger de manière pertinente sur la question des droits d’auteurs tout à fait légitimes, mais qui pourraient freiner le développement de certains projets, notamment sur les plus petites structures. Cette question mérite d’être traitée par le ministère de la Culture en sollicitant l’ensemble des acteurs et des actrices concernés.
Comment se présente le jeu du côté de la formation des médiathécaires ? Est-il abordé lors des cursus ?
Antonin Mérieux (ALF) : De notre point de vue, être ludothécaire suppose une formation à part entière. Les formations existantes se déroulent sur une année scolaire, avec un niveau bac+2/bac+3. Nous n’intervenons pas dans les formations des métiers du livre, mais nous sommes régulièrement sollicités par des étudiant·e·s qui conduisent des projets ou des recherches sur la question du jeu en bibliothèque.
Je pense qu’il est pertinent de maintenir une complémentarité professionnelle, car les retours que nous avons du terrain sont quasi-unanimes pour dire « ça n’est pas le même métier ». En revanche, il me semblerait tout à fait pertinent et constructif d’informer sur la question du jeu en bibliothèque dans les cursus. Cela se fait aujourd’hui plutôt dans le champ de la formation continue, avec de nombreuses médiathèques ou bibliothèques départementales qui nous sollicitent pour sensibiliser ou former au jeu.
Vincent Bonnard (ABF) : La question de la formation s’invite depuis peu dans les réflexions. L’offre est aujourd’hui trop faible pour répondre aux besoins du terrain, qu’il s’agisse de ceux des ludothèques ou des médiathèques.
La commission Jeux de l’ABF observe des actions locales, le plus souvent en intra sur des territoires pour questionner les projets. Cela donne souvent lieu à des formations de quelques jours, ce qui s’avère insuffisant pour accompagner de manière pertinente le développement de l’offre. La commission Jeux de l’ABF milite également pour l’intégration du jeu dans les formations initiales comme première ouverture au sujet, mais cela s’avère en deçà des besoins.
Photographie : Ludothèque L’Arc-en-ciel, dans le centre social Vertpré – Médio, à Nevers, en 2019 (illustration, Ville de Nevers / Nevers Agglomération, CC BY-NC-SA 2.0)
Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com
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