Les chercheurs ont revu les données météo de toutes les étapes du Tour de France se déroulant à Paris tous les ans et ponctuellement ailleurs entre 1974 et 2023. Ils y ont appliqué un indice de chaleur utilisé par les fédérations sportives pour évaluer l’exposition des sportifs, le « Wet Bulb Globe Temperature » (WBGT). « Cet indicateur intègre plusieurs facteurs météorologiques qui influencent la température corporelle humaine, comme bien sur la température de l’air, mais aussi l’humidité, la vitesse du vent et le rayonnement solaire, explique Ivana Cvijanovic. En combinant ces variables, nous obtenons une mesure plus juste du stress thermique subi par les individus ».
Lire aussi« Le climat mondial est en état d’urgence » : la Terre a accumulé une chaleur record en 2025
Des normes d’exposition à la chaleur pour les militaires, les travailleurs, les sportifs
Cet indicateur est dérivé des seuils définis à la fin des années 1950 par le corps des Marines de l’armée américaine pour prévenir les malaises lors des exercices d’entraînement. L’organisation internationale de la standardisation (ISO) en a tiré le WBGT applicable notamment pour les travailleurs qui comprend trois seuils de température à respecter selon l’intensité de l’activité. Les efforts violents demandant une puissance de 520 watts ne doivent pas se faire au-dessus de 25°C, ceux modérés de moins de 300 watts à 28°C et toute activité devrait cesser au-delà de 33°C. Les fédérations sportives en ont tiré leurs propres niveaux à respecter. L’Union internationale du cyclisme (UCI) a ainsi adopté un WBGT à 28°C, plus élevé que celui d’ISO, un cycliste professionnel pouvant développer 400 watts. L’argument, c’est que le sportif professionnel est jeune, doté d’un organisme supérieur à la moyenne, qu’il fait attention à son alimentation et qu’il s’entraîne.
Les chercheurs ont pu ainsi déterminer qu’en 50 ans de Tour de France, le seuil de 28°C a été dépassé cinq fois à Paris au mois de Juillet, dont quatre fois depuis 2014. « Et par chance, ces quatre jours-là n’ont pas coïncidé avec l’étape finale, les organisateurs ont donc été chanceux », souligne Ivana Cvijanovic. A Paris, les coureurs n’ont flirté avec le seuil qu’en 2022 avec un WBGT à 26,4°C. Les chercheurs ont également calculé les WBGT à Toulouse, Pau et Bordeaux dans le sud-ouest et à Nîmes et Perpignan dans le sud-est, ainsi qu’à l’Alpe d’Huez et au Col du Tourmalet dans les Pyrénées pour la montagne en dehors des jours de courses. Les plus hautes valeurs ont été enregistrées à Bordeaux (30,1°C en 2019), Nîmes (30°C en 2020), Toulouse (29,7°C en 2020), Paris (28,8°C en 2019). Il est donc fort probable qu’un jour prochain un WBGT élevé coïncide avec le passage des coureurs dans la région considérée. La probabilité est évidemment plus élevée dans le sud de la France, En revanche, la plus forte valeur enregistrée à l’Alpe d’Huez a été de 22,7°C en 2015 et de 25,9°C en 2019 au Tourmalet.
Lire aussiLa stratégie nationale bas carbone acte un renforcement de l’action climatique
Faire des prévisions de chaleur sur le parcours
Il n’est pour l’instant arrivé qu’une seule fois où le seuil a été atteint lors d’une étape, à Pau, en 1995, à 16h. Donc en fin de course. Les chercheurs en déduisent qu’à l’avenir, il faudra mieux coordonner le système de prévision météo avec les organisateurs pour évaluer à l’avance, le matin même, voire plusieurs jours avant, le risque encouru. « C’est le matin que le WBGT est le moins élevé tandis que le soir, les températures restent fortes au-delà de 18 heures », note Ivana Cvijanovic. Le WGBT devient ainsi un indicateur de la hausse des températures. Il a augmenté de 0,1°C par décennie dans le nord de la France et de 0,5°C dans le sud.
L’augmentation des températures n’a pas échappé aux organisateurs des différentes manifestations sportives. L’UCI n’est ainsi pas la seule à s’être dotée d’un seuil WBGT qui amène soit à déplacer l’aire de départ vers une zone ombragée, soit à décaler les horaires de course dans la matinée, soit à annuler purement et simplement l’épreuve, ce qui n’est encore jamais arrivé en France. La Fédération internationale de tennis applique ses « modifications des règles du jeu » en autorisant une pause de dix minutes entre le second et le troisième set d’un match en individuel. Un WBGT de 32,2°C impose un arrêt des matchs. La Fédération internationale de football (FIFA) a adopté un WBGT à 32°C pour introduire une pause fraîcheur durant un match ce que pratique également le rugby.
A l’avenir, des conditions extrêmes affectant la survie des humains
Ces règles nouvelles ne semblent pas établies sur des bases très scientifiques. Une des difficultés dans l’évaluation de l’impact d’un stress thermique dans les différents sports, c’est le manque de données physiologiques des athlètes dans des conditions météo données. « Pour aider au développement d’indicateurs de stress thermique plus précis afin d’améliorer les protocoles de mise en sécurité, nous appelons à la fois les équipes et les organisateurs à partager avec la communauté scientifique des données anonymisées sur la réponse physiologique des sportifs à la chaleur », demandent les chercheurs dans l’article.
Les auteurs ne se font guère d’illusions. Le jour est proche où une étape du Tour de France devra être suspendue du fait d’une très forte chaleur. La question se pose déjà alors que la température mondiale a augmenté de 1,5°C depuis le début de l’ère industrielle. Qu’en sera-t-il si la hausse atteint 3°C comme le laisse présager les engagements insuffisants des Etats lors des négociations onusiennes sur le climat ? « Je crois qu’aucune compétition ne sera possible dans un monde avec une telle augmentation de température, prévient Ivana Cvijanovic. Des recherches récentes suggèrent qu’à 3°C, 1,7 milliard d’individus pourraient être exposés à des conditions dépassant le seuil vital humain au moins une semaine par an. Si nous atteignons ce degré de réchauffement, survivre au jour le jour sera notre seul souci ».
Source:
www.sciencesetavenir.fr




