Simone de Beauvoir figurait déjà au catalogue de la Pléiade avant cette publication. Ses Mémoires y ont été édités en plusieurs volumes, donnant accès à une part importante de son œuvre autobiographique. Cette présence ne concernait toutefois pas son essai le plus connu. Avec l’entrée du Deuxième Sexe, la collection intègre un texte d’une autre nature, qui élargit ainsi la représentation de son travail dans ce corpus.
Publié en 1949, Le Deuxième Sexe analyse la condition des femmes en s’appuyant sur la philosophie, l’histoire et les sciences sociales. L’ouvrage examine les mécanismes qui structurent les rapports entre les sexes et développe l’idée que la féminité ne relève pas d’un destin naturel. La formule « On ne naît pas femme, on le devient » en est restée l’expression la plus célèbre.
À sa sortie, le livre provoque de fortes réactions. Il suscite l’intérêt d’une partie du monde intellectuel, mais aussi de vives critiques, notamment pour ses analyses de la sexualité féminine, sa remise en cause des normes sociales et familiales, ainsi que pour sa réflexion sur la maternité et le rôle assigné aux femmes. Malgré ces débats, il s’impose progressivement comme un texte central dans les études sur le genre.
L’édition en Pléiade propose une version largement annotée, comme à l’accoutumée. Elle accompagne les commémorations liées à la disparition de Simone de Beauvoir en 1986 et remet le texte sur le devant de la scène dans un format associé au patrimoine littéraire.
Une autrice trop souvent associée à la figure de Sartre
Simone de Beauvoir a souvent été présentée à travers sa relation avec Jean-Paul Sartre. Leur proximité intellectuelle et personnelle a conduit à rapprocher leurs trajectoires, au point d’associer leurs œuvres dans de nombreux commentaires. Plusieurs analyses soulignent que l’attention portée à sa vie personnelle a pu détourner l’attention de ses écrits. Ses essais et ses romans ont parfois été abordés à partir de ce cadre, plutôt que pour eux-mêmes.
Simone de Beauvoir elle-même soulignait ce déséquilibre dans un entretien accordé en 1979 au Nouvel Observateur, remarque rapportée notamment par Le Monde : « Il n’est jamais venu à l’idée de personne de considérer Sartre comme le compagnon de Beauvoir ».
La publication en Pléiade met l’accent sur le texte et son élaboration. Elle replace l’ouvrage dans son contexte et permet d’en suivre la construction, sans passer par le récit biographique.
Il est rare qu’un livre change la face des choses. Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir l’a fait. C’était en 1949, et son ferment continue d’agir. On ne peut créer un tel bouleversement sans susciter le scandale.
Qu’ils soient de droite ou de gauche, libéraux progressistes ou communistes orthodoxes, athées ou religieux, qu’ils s’appellent Camus, Mauriac ou Nimier, les adversaires du Deuxième Sexe réagirent d’une seule voix au moment de sa publication. La condamnation fut confirmée par le Vatican, qui mit le livre à l’Index.
Par-delà ces réactions immédiates, quel est le véritable objet du scandale ? Beauvoir sape les fondements d’un ordre ancestral, en contestant la domination dans laquelle les femmes sont maintenues par les hommes, que ce soit par le mariage ou par la maternité. Elle bat en brèche l’existence d’un instinct maternel, de même qu’elle aborde frontalement des thèmes alors tabous, comme la sexualité féminine. Elle anéantit en outre l’idée d’un Éternel féminin, qui servit, au cours des siècles, à figer les femmes dans un mythe ennemi de leur liberté.
Texte de présentation de La Pléiade du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir
Une reconnaissance dans un paysage encore déséquilibré
La Bibliothèque de la Pléiade est dirigée depuis 1996 par l’éditeur Hugues Pradier au sein des éditions Gallimard. Chaque volume est établi par des spécialistes de l’auteur (le plus souvent universitaires ou chercheurs) chargés de fixer le texte, de l’annoter et d’en proposer l’appareil critique, détaillent les éditions Gallimard.
En revanche, les informations publiques disponibles ne détaillent pas précisément le processus de décision éditoriale : l’organisation interne des choix de publication n’est pas rendue publique, ce qui laisse ces arbitrages quelque peu opaques.
La présence de femmes dans la Pléiade reste à ce titre limitée. Elles représentent aujourd’hui une part particulièrement réduite des auteurs publiés : autour de 5 à 7 %, selon le Catalogue critique de la Bibliothèque de La Pléiade. Ce déséquilibre s’observe depuis la création de la collection et n’a que peu évolué depuis.
Quelques autrices ont été publiées ou rééditées ces dernières années, comme Marguerite Yourcenar, Nathalie Sarraute, Colette, Simone Weil ou encore Virginia Woolf. Mais ces ajouts restent peu nombreux. Ils rendent visible une situation ancienne dans laquelle la majorité des volumes continue de concerner des écrivains masculins.
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Si l’arrivée de Simone de Beauvoir peut attirer l’attention sur la composition du catalogue, elle rappelle que l’accès à cette collection repose sur des choix éditoriaux qui ont longtemps laissé peu de place aux femmes, et évoluent toujours lentement. Crédits photo : Coll. SLB. Diffusion Gallimard
Par Ewen BertonContact : eb@actualitte.com
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