Le journaliste Laurent-Frédéric Bollée s’est fait un nom dans l’univers de la BD avec l’album magistral, La bombe (Glénat 2020) et l’épopée de la première bombe atomique.
Après l’explosion de Hiroshima, Le visage du créateur raconte lui aussi une histoire dont chacun connait parfaitement le sinistre dénouement : le 28 janvier 1986 la navette spatiale Challenger se désintègre en direct, quelques secondes après son décollage de Cap Canaveral.
On peut reprendre les mots de LF. Bollée lui-même :
« C’est une idée reçue de croire que, parce qu’on connait la fin d’une histoire, celle-ci sera moins passionnante à découvrir ».
Le dessinateur Cristiano Spadoni est connu pour avoir travaillé sur les costumes du film Marie-Antoinette (celui de Sofia Coppola) mais c’est aussi un complice de longue date de LF. Bollée.
Quant au titre de l’album, il est tiré du discours de Ronald Reagan, prononcé à la tv quelques heures après l’explosion de la navette :
« Nous ne les oublierons jamais, eux qui ce matin se préparaient à s’envoler et rompre leur lien difficile avec la Terre pour toucher le visage du Créateur. »
Des mots empruntés à un poème d’un pilote américain, John Gillepsie Magee Jr.
Après le succès du programme Apollo vers la Lune, l’intérêt du public est en baisse et la Nasa cherche à redorer son blason (et regonfler ses subventions) : d’où les navettes, la première est même baptisée Enterprise, l’embauche à la communication de Nichelle Nichols (actrice de Star Trek) et le recrutement de civils dont une professeure, Christa McAuliffe, qui doit donner un cours depuis l’espace.
« Envoyer deux civils dans l’espace, dont une femme, est l’opération de communication la plus importante de la NASA depuis ces dix dernières années ».
La pression politique et médiatique est énorme et les difficultés techniques balayées rapidement.
Trop rapidement.
Cet album revient sur les tout débuts de la genèse de ce vol et lance le compte-à-rebours … plus de dix-huit ans avant la désintégration. Un décompte qui va rythmer les chapitres jusqu’au 28 janvier 86.
LF. Bollée et son dessinateur C. Spadoni ont choisi de retracer toute l’histoire de ce vol, ses motivations, son recrutement, ses difficultés et sa longue préparation.
Les auteurs ont choisi d’en faire un véritable hommage aux sept astronautes disparus dans la catastrophe.
Cet angle d’approche souligne le côté humain de ces conquérants de l’espace avec, pour la première fois, la présence de « civils » à bord de la navette.
Les dernières secondes du compte-à-rebours (10, 9, 8, …) qui se reflètent dans chacun des visages présents ce jour-là à Cap Canaveral, est une planche particulièrement émouvante.
Mais LF. Bollée est un journaliste réputé pour son sérieux documentaire : l’émotion est peut-être celle du lecteur mais le scénario, lui, ne romance pas, ne mélodramatise pas, et ne retrace que des faits.
Même la petite surprise finale des toutes dernières pages n’est pas de fiction. Ou si peu.
On s’attendait peut-être à des couleurs rutilantes pour cette épopée spatiale mais on ne sera pas déçu par ce noir et blanc (encore un très beau noir et blanc) et un dessin d’apparence très simplifié, entre croquis pris sur le vif et story-board, qui vient donner un petit côté journalistique à cette enquête.
Cette lecture est vraiment édifiante, notamment dans les implications politiques ou symboliques de ce vol Challenger : l’actrice Nichelle Nichols de Star Trek fut, en 1968, la première femme noire à embrasser un acteur blanc à la télévision (le capitaine Kirk interprété par William Shatner).
L’enseignante Christa McAuliffe fut recrutée par la NASA (et Nichelle Nichols) dans le cadre du programme « teacher in space » lancé par Ronald Reagan pour assurer la promotion de l’enseignement des sciences
Mais c’est aussi une lecture éclairante sur les origines techniques, politiques et financières de cette catastrophe. Pour éviter de gâcher le plaisir de la lecture (même si tout est déjà écrit sur le web ou dans le rapport de la commission d’enquête Rogers), disons simplement que c’est une histoire affligeante qui laissera certainement le lecteur sans voix.
Quelques jours après cette lecture, on se surprend à repenser à ces femmes et ces hommes, on se revoit assis à discuter avec eux pendant de longs moments et là on se dit que Bollée et Spadoni ont bien réussi leur coup.
Par Bruno MénétrierContact : bmr.menetrier@gmail.com
Source:
actualitte.com




