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L'appartement de marbre

Dès les premières pages, Anna Ruchat installe moins un décor qu’un régime d’inquiétude. Teresa, dix-huit ans, quitte sa vallée italienne pour entrer comme jeune fille au pair dans une famille installée à Zurich. « Elle voulait s’en aller pour de bon, dans un autre pays ou une autre ville, rencontrer des gens différents, gagner son petit salaire mensuel et peut-être, avec le temps, envoyer quelques sous à la maison. Elle avait dix-huit ans, Teresa, un visage ovale et timide, des yeux foncés, des sourcils épais qui se rejoignaient au centre et des cheveux très noirs. »

Le roman suit ce déplacement social, linguistique et intime. Teresa découvre un appartement aisé, cultivé, mais traversé de tensions opaques. « Les enfants lui plurent tout de suite, même si au début elle craignit de ne pas leur convenir. Pour se sortir d’embarras, elle commença à manger le gâteau en pâte brisée que la mère avait posé pour elle sur la table, en prélevant avec ses doigts un tout petit morceau à la fois. »

La douceur d’observation de Ruchat fait mouche : le soin porté aux gestes domestiques révèle aussitôt les rapports de classe, de dépendance et d’affection.

La grande force du livre tient à la figure absente d’Esther, fille aînée dont la trace hante chaque pièce. « Arrivée dans sa chambre, elle ouvrit l’armoire et remarqua tout de suite que les deux chemises de nuit brodées avaient disparu. La veste en mouton, elle, était toujours là. » Puis : « C’est drôle, pensa-t-elle, c’est un peu comme partager sa chambre avec un fantôme, et cette pensée l’amusait. Ce soir-là, elle essaya d’imaginer sa colocataire Esther. » Toute la narration avance ainsi, par indices matériels, silences et reprises.

Ruchat excelle aussi à faire remonter la violence sous le vernis bourgeois. « Ce qui frappa le plus Teresa durant ces premiers jours dans la famille Marchesini, ce n’était pas tant le comportement des personnes en elles-mêmes que ce mélange de luxe, d’élégance et de négligence dont elle comprit par la suite qu’il était très répandu parmi les collègues et les amis des parents. Comme s’ils avaient voulu saccager aux yeux du monde le raffinement de leurs vêtements. »

Les carnets de Maria durcissent encore la matière romanesque. « Cette fois, je crois qu’on a définitivement perdu Esther. Elle doit peser 80 kilos, un vrai tonneau, énorme. » Et plus loin : « Esther est complètement différente de moi. Et même si elle a toujours fait ce que je lui demandais, même si elle a toujours pensé comme je voulais qu’elle pense, même si j’ai toujours cru la connaître sur le bout des doigts, elle est maintenant pour moi complètement hors d’atteinte. » Ces pages donnent au livre sa charge la plus âpre : l’amour maternel s’y mêle au contrôle, à la honte, à l’aveuglement.

On pourra trouver le dispositif parfois trop allusif, presque rétif à l’explication. Mais cette retenue fait la singularité du roman : une prose de hantise, précise et froide, qui transforme l’espace domestique en archive affective. L’appartement de marbre (trad. Véronique Volpato) tient ainsi par sa justesse d’atmosphère, la finesse de son regard social et la manière dont l’absence d’Esther finit par organiser tout le récit.

 


Source:

actualitte.com

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