Si le chien est bel et bien le plus fidèle ami de l’Homme, on ne sait pas exactement à quand remonte cette amitié, qui prend aussi le nom de domestication. Le chien (Canis lupus familiaris) est en effet le plus ancien animal domestique, mais comme il est difficile de distinguer précisément si des ossements appartiennent à un chien ou bien à un loup (Canis lupus), il est d’autant plus hasardeux de dater le moment où s’est opérée la transition d’une espèce à l’autre, à moins de recourir à la paléogénétique.
Deux études, publiées dans la revue Nature, apportent à présent des éléments clés permettant de mieux comprendre l’évolution de cette relation privilégiée en analysant, pour l’une, plus de 200 génomes de canidés préhistoriques européens, et, pour l’autre, les génomes de deux chiens qui se révèlent non seulement les plus anciens jamais identifiés en Eurasie occidentale, mais qui ont étonnamment vécu aux deux extrémités du continent. Leurs résultats font ainsi reculer la date de la domestication de plusieurs millénaires, et permettent de retracer en partie la dispersion des chiens européens depuis le paléolithique jusqu’au néolithique, démontrant au passage que les chiens actuels sont en grande partie les héritiers des chiens mésolithiques.
Les plus anciens chiens jusqu’à présent identifiés par leur ADN vivaient au mésolithique
Si l’on sait que les chiens étaient présents en Eurasie au cours du paléolithique supérieur (il y a 35.000 à 15.000 ans), il est impossible, en se basant sur leur seule morphologie, de déterminer si des restes de canidés trouvés lors de fouilles archéologiques sont ceux de chiens primitifs ou bien de loups. On considère cependant qu’une mandibule de canidé datant d’environ 14.300 ans issue du site de Bonn-Oberkassel (Allemagne) appartenait très certainement à un chien d’après sa morphologie, mais en prenant aussi en compte le contexte funéraire, puisque cet animal, qui était malade et n’aurait pu vivre sans soins, a été inhumé aux côtés d’une double sépulture humaine.Néanmoins, les premiers chiens attestés par analyse de l’ADN nucléaire seraient plus récents et auraient été identifiés plus au nord-est, en Carélie (Russie), sur le site mésolithique de Veretye, daté de 10.900 ans.
Une méthode innovante pour capturer l’ADN nucléaire
Pour savoir si les chiens ont bien été domestiqués plus tôt, une étude dirigée par l’Institut Francis Crick de Londres, l’université d’East Anglia et l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutive de Leipzig a entrepris d’analyser 216 restes de canidés provenant de toute l’Europe et d’Asie du Sud-ouest (Turquie et Arménie). Grâce à une méthode innovante – la capture par hybridation –, les chercheurs ont réussi à récupérer l’ADN pourtant faiblement préservé dans les restes paléolithiques et mésolithiques, et à séquencer 141 génomes.Dans cet assemblage, comprenant désormais de manière distincte des chiens d’un côté et des loups de l’autre, le chien le plus ancien provient de la grotte de Kesslerloch, en Suisse, et il date de 14.200 ans, « ce qui repousse la présence des chiens confirmée par des analyses génétiques jusqu’au Paléolithique supérieur », se réjouissent les auteurs.
Mâchoire supérieure d’un chien domestiqué provenant de la grotte de Kesslerloch à Thayngen, en Suisse. Crédits : Ivan Ivic / Service archéologique cantonal (KASH) de Schaffhouse / Nature
Les chiens ont été domestiqués bien avant 14.200 ans
Ce plus vieux chien européen a une particularité qui intrigue cependant les chercheurs : d’après son génome, il est le seul chien pré-néolithique d’Europe dont la moitié de l’ascendance est similaire à celle des chiens d’Asie du Sud-ouest. D’autres chiens européens, comme ceux de Veretye, sont plutôt apparentés aux chiens sibériens et nord-américains, ce qui conduit les chercheurs à essayer de retracer le moment où s’est produite la divergence entre les chiens paléolithiques (Kesslerloch) et les chiens mésolithiques (Veretye). Ils émettent ainsi l’hypothèse « qu’une ascendance plus orientale, peut-être observée pour la première fois chez les chiens de Veretye en Carélie, est arrivée en Europe après 14.200 ans et s’est mélangée à des chiens de type Kesslerloch pour produire l’ascendance qui caractérise le Mésolithique vers 8.000–10.000 ans ». Ils constatent quoi qu’il en soit que le chien de Kesslerloch était génétiquement plus proche des chiens européens que des chiens asiatiques, ce qui laisse entendre que « les chiens ont été domestiqués bien avant 14.200 ans, afin de laisser le temps aux chiens européens et asiatiques de se différencier génétiquement d’ici là ».
Lire aussiLa morphologie des chiens a commencé à se diversifier il y a plus de 10.000ans
Les chiens ont majoritairement gardé leur ascendance mésolithique jusqu’à aujourd’hui
La question qui se pose ensuite est de savoir si les migrations humaines en provenance d’Asie du Sud-ouest – qui ont initié la transition néolithique en Europe – ont eu un effet sur la population de chiens qui vivaient avec les groupes de chasseurs-cueilleurs locaux. Les résultats indiquent que même s’il y a eu un afflux d’ascendance de ces régions éloignées, le génome des chiens n’en a pas été fortement modifié : « Cela suggère que les chiens issus de groupes locaux de chasseurs-cueilleurs ont contribué de manière substantielle aux populations canines qui vivaient avec les communautés d’agriculteurs néolithiques en Europe », notent les auteurs, ce qui implique des interactions entre ces groupes humains et des métissages entre populations canines. Ils constatent même que « l’héritage des chiens européens du Mésolithique est considérable et semble s’être maintenu jusqu’à nos jours » ; autrement dit : les chiens modernes descendent en grande partie des chiens qui évoluaient en Europe avant l’avènement de l’agriculture.

Scène de reconstitution devant la grotte de Kesslerloch à Thayngen, en Suisse. Crédits : Katharina Schäppi / Service archéologique cantonal (KASH) de Schaffhouse / Nature
Deux chiens encore plus anciens que celui de Kesslerloch
Dans la seconde étude, une équipe sous l’égide du Museum d’Histoire naturelle de Londres et de l’université de Munich s’est penchée sur deux canidés trouvés aux deux extrémités de l’Eurasie occidentale. Le premier provient du site de Pınarbaşı en Turquie ; l’autre, de la grotte de Gough, au Royaume-Uni. Tous les deux sont génétiquement identifiés comme des chiens, et comme ils datent respectivement de 15.800 et de 14.300 ans, ils représentent les deux spécimens les plus anciens de chiens domestiques sur le continent élargi – prédatant donc la domestication par rapport au chien de Kesslerloch identifié dans la première étude.

Carte de l’Eurasie montrant les emplacements et les âges des plus anciens génomes canins jamais séquencés, situés en Anatolie, en Grande-Bretagne et dans l’actuelle Suisse. Ces analyses génétiques révèlent qu’une ancienne population canine était largement répandue à travers l’Eurasie occidentale avant l’introduction de l’agriculture. Crédits : Nature
Lire aussiIl y a 11.000 ans, les chiens se regroupaient en cinq lignées majeures
Les chiens étaient échangés entre populations culturellement distinctes
Malgré leur éloignement géographique, les chercheurs constatent que les deux chiens de Gough’s Cave et de Pınarbaşı sont génétiquement très proches l’un de l’autre, et qu’ils appartiennent à une population canine qui s’est répandue à travers l’Eurasie occidentale il y a entre 18.500 et 14.000 ans. Les plus anciens chiens identifiés ont d’ailleurs été inhumés par des populations de chasseurs-cueilleurs relevant de cultures diverses : les Magdaléniens, pour la grotte de Gough, les Épigravettiens, pour les sites de Bonn-Oberkassel et de Kesslerloch, et les chasseurs-cueilleurs anatoliens à Pınarbaşı.
On peut en déduire que l’expansion de cette population homogène de chiens est non seulement la conséquence de la dispersion des humains, mais aussi de leurs interactions : « Nos analyses indiquent qu’une population canine génétiquement homogène était déjà largement répandue à travers l’Europe et l’Anatolie au cours du Paléolithique supérieur tardif (il y a au moins 14.300 ans). Cette découverte suggère que les chiens faisaient l’objet d’échanges entre des populations humaines du Paléolithique supérieur tardif d’Eurasie occidentale génétiquement et culturellement distinctes. »

Mâchoire de chien vieille de 14.300 ans provenant de la grotte de Gough. Crédits : Trustees of the Natural History Museum / Nature
Les premiers chiens avaient une grande importance pour les humains
À l’instar de leurs confrères, les auteurs de la seconde étude constatent que « l’ascendance de cette population paléolithique a été conservée chez les chiens tout au long de l’Holocène et jusqu’aux races modernes ». Un fait assez fascinant, d’autant que les chiens sont les seuls animaux domestiques qui existaient avant l’avènement de l’agriculture. Ce qui fait dire au paléogénéticien Pontus Skoglund, qui a dirigé la première étude, que « les chiens revêtaient clairement une grande importance pour nos ancêtres, car les premiers agriculteurs semblent avoir intégré à leurs groupes les chiens des chasseurs-cueilleurs qui les précédaient lors de leur migration vers l’Europe ». Les chiens ont su se rendre utiles, c’est ce qui explique ce long compagnonnage avec les humains et les faveurs dont ils ont bénéficié jusque dans les rituels funéraires.
Source:
www.sciencesetavenir.fr






