Mais ces objets souples du quotidien dépendent en grande partie de petits planteurs peu considérés, mal payés et peu soutenus par les sciences agronomiques. Sur la planète, 13 à 14 millions d’hectares d’arbres cultivés par près de 30 millions de petits cultivateurs produisent pas loin de 15 millions de tonnes de latex. Un produit naturel pas très courant. On compte seulement 2000 espèces végétales, principalement de la famille des euphorbes, qui contiennent dans leur écorce un réseau de cellules laticifères.
« Ces plantes sécrètent le latex comme moyen de défense contre les champignons et insectes pathogènes, explique Dominique Garcia, chercheur au Cirad, responsable des études génétiques menées sur l’hévéa. C’est une sorte de manteau protecteur généré entre l’écorce et le cambium, qui n’a donc rien à voir avec la sève « . Le latex est une émulsion contenant de longues chaînes de polyisoprène, polymère composé à 90 % de carbone. « Le caoutchouc est un produit industriel principalement composé de CO2 atmosphérique, et c’est donc un puits de carbone « , précise Dominique Garcia.
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L’espèce qui fournit le latex est Hevea brasiliensis, le plus productif de la famille des hévéas qui comprend une dizaine de membres. Un nom scientifique qui met en avant l’origine amazonienne de la plante. Utilisé depuis des temps immémoriaux par les Incas, l’arbre a été redécouvert en 1735 par les naturalistes français Charles-Marie de La Condamine et François Fresneau ( lire l’encadré ci-dessous ). C’est au XIXe siècle que l’on tente une première fois la mise en culture d’un arbre que les « seringueiros » (ouvriers brésiliens chargés de collecter le latex) devaient chercher dans la forêt tropicale. Mais la terre brésilienne abrite aussi un champignon ravageur Microcyclus qui défeuille les arbres. D’où son implantation en Asie du Sud-Est, qui abrite désormais 82 % de la production mondiale. La Thaïlande en génère 34 %, suivie par l’Indonésie (14 %, mais en baisse du fait de la concurrence du palmier à huile et de l’occurrence d’une nouvelle maladie de feuilles) et le troisième pays est africain : la Côte d’Ivoire. « Avec l’indépendance de l’Indochine dans les années 1950, les planteurs européens se sont rabattus sur l’Afrique, raconte Laurent Vaysse, correspondant de la filière hévéa au Cirad. La Côte d’Ivoire a particulièrement profité de l’aubaine depuis les années 2010 car elle a un fort réseau de petits producteurs qui exploitaient déjà le cacao. «
Une longue histoire industrielle
1735 : description scientifique d’Hevea brasiliensis par les naturalistes Charles-Marie de La Condamine et François Fresneau à partir d’arbres découverts en Guyane.
1819 : Thomas Hancock découvre la mastication qui permet de donner toutes les formes voulues au latex.
1823 : Charles Macintosh invente l’imperméabilisation des tissus. Les vêtements de pluie sont nés.
1839 : Charles Goodyear met au point la vulcanisation qui permet de stabiliser les propriétés mécaniques.
1845 : brevet de conception d’un pneumatique par le britannique Robert William Thomson (également inventeur du stylo-plume rechargeable).
1876 : premier essai de plantation à Ceylan par le botaniste anglais Henry Wickham. Succès total. Les planteurs coloniaux commencent à diffuser l’arbre dans toute l’Asie du Sud-Est.
1895 : première voiture sur pneus.
1909 : premier brevet d’un caoutchouc synthétique.
1912 : la production asiatique de caoutchouc naturel dépasse celle du Brésil.
1915 : première apparition des élastomères synthétiques industriels.
1935-1950 : débuts de l’industrie des élastomères synthétiques, qui représentent 60 % de la consommation mondiale actuelle de caoutchouc.
1965 : instauration des normes techniques du caoutchouc naturel.
La capacité du matériau à résister aux fortes tensions
De fait, le latex est une affaire de paysans. 80 % de la production provient de petites exploitations, l’hévéa constituant une culture de rente d’autant plus profitable qu’il produit toute l’année entre 500 et 2000 kg de caoutchouc par hectare. Sa première transformation est par ailleurs simple et demande peu d’énergie. Le latex produit est stabilisé par traitement chimique à l’ammoniac, suivi d’un procédé par centrifugation pour en faire un concentré qui servira de matière première à la fabrication de produits « au trempé », comme les gants ou les préservatifs. La première transformation peut être effectuée à la ferme par le producteur (coagulation, laminage et séchage) pour fabriquer des feuilles de caoutchouc facilement transportables. « Ce grade de caoutchouc est de grande qualité et donc réservé à des usages particuliers « , note Laurent Vaysse. Cependant, l’essentiel de la première transformation est effectué sur des sites industriels dédiés où le latex coagulé est lavé, granulé et séché pour former des balles de caoutchouc de 33 kg du label TSR (pour « technically specified rubber « ), majoritairement à destination des fabricants de pneus.
Le caoutchouc naturel entre dans la composition de nombreux produits manufacturés, comme les pneus des automobiles, mais constitue 100 % du train d’atterrissage des avions, en raison notamment de son élasticité et de sa résistance. Crédits : GILLES ROLLE/REA
Car 70 % du caoutchouc naturel est utilisé dans l’industrie manufacturière du pneu (voir l’infographie ci-dessous). La substance naturelle entre pour 17 % dans la composition des roues des voitures individuelles, 34 % dans ceux des camions et… 100 % dans les trains d’atterrissage des avions ! « La pétrochimie est incapable de reproduire les longues chaînes carbonées de plusieurs milliers d’unités d’isoprène avec un enchaînement parfait dit en cis. De sorte que le caoutchouc synthétique n’arrive pas à supporter les fortes tensions que le produit naturel, lui, encaisse sans problème. Un pneu en caoutchouc synthétique éclaterait au deuxième atterrissage, si bien que le transport aérien dépend de petits agriculteurs qui ne prendront jamais l’avion », s’amuse Laurent Vaysse. Le caoutchouc naturel revêt donc une importance stratégique pour l’industrie en général, et le transport aérien en particulier. « Il offre des caractéristiques qu’aucun élastomère synthétique ne peut égaler, telles que l’élasticité, la perméabilité, la résistance mécanique et l’isolation électrique », confirme-t-on chez le manufacturier Michelin.
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Les différents usages industriels. Crédits : BRUNO BOURGEOIS – SOURCE : CIRAD 2024
Le premier des objectifs de la feuille de route du Cirad, c’est d’anticiper la hausse des températures. L’arbre n’a jamais été planté dans des régions dont la température moyenne annuelle excède 28 °C. Il est donc menacé par la hausse de la température planétaire qui a déjà atteint 1,4 °C lors des 170 dernières années. Un climat plus chaud pourrait affecter les conditions optimales de développement de l’arbre, mais aussi favoriser l’émergence d’insectes ou de champignons pathogènes. « Auparavant, on recherchait les gènes qui améliorent la production de latex, et donc les rendements, expose Dominique Garcia. Il nous faut désormais développer à partir des variétés actuelles de nouvelles variétés résistantes aux conditions climatiques, tolérantes aux maladies fongiques des feuilles qui pourraient apparaître, et adaptées au stress hydrique et aux différents sols tropicaux. «
Pas question, malgré tout, d’abandonner l’amélioration des rendements. Pour les petits planteurs, la question est cruciale, d’autant que les cours mondiaux ne sont pour l’instant pas très élevés. Mais il s’agit aussi de faire face à l’accroissement de la demande mondiale d’environ 2 % par an, sans avoir à étendre les 13 à 14 millions d’hectares consacrés dans le monde à l’hévéa et qui n’ont pas augmenté depuis 2015. « Tous ces facteurs doivent être pris dans des approches globales intégrant aussi des questions de développement humain, comme les migrations et les questions de santé humaine et environnementale « , plaide Laurent Vaysse.
Source:
www.sciencesetavenir.fr





