L’association Les Amis de Stig Dagerman et la municipalité d’Älvkarleby (Suède) ont dévoilé le 13 mars, le nom du lauréat de sa 30e édition du Prix Stig Dagerman 2026. Il n’est autre que l’écrivain algérien, exilé en France depuis 2023, également lauréat du Prix Goncourt 2024 pour son dernier roman Houris (Gallimard), Kamel Daoud.
« Je suis profondément touché de recevoir le prix Stig Dagerman. Ce prix littéraire suédois récompense les écrivains et autres voix qui luttent pour défendre la liberté d’expression et une compréhension plus juste de ce que le temps peut révéler ou dissimuler », écrivait-il dans une lettre de remerciement adressée au jury et à la municipalité d’Älvkarleby, le 16 mars.
Et l’écrivain d’ajouter que ce prix « viendra compenser quelques années de bonheur et de malheur depuis mon exil d’Algérie et, d’une certaine manière, redresser mon destin. Il insuffle un nouveau souffle à mon écriture et j’espère que mes textes trouveront un écho auprès du public suédois », espère l’écrivain.
Une écriture qui dénude
Troisième écrivain arabe à remporter ce prestigieux prix, qui rend hommage à l’une des perles de la littérature suédoise et scandinave, Stig Dagerman (1923-1954), Kamel Daoud succède à tant d’autres écrivains internationaux, comme J.M.G Le Clézio, Prix Stig Dagerman et Prix Nobel de littérature, en 2008, ou encore Carina Rydberg, écrivaine suédoise (2023).
Dans le monde arabe, deux autres noms figurent sur la liste de ce prix qui récompense depuis 1996, des écrivains, des artistes et des voix qui luttent pour la liberté d’expression, la justice et la paix, à l’image de ce « Rimbaud du nord », que moi je surnomme le « Camus du nord » (voire entretien avec C. Le Manchec et la traduction de Karim El Hadday حاجتنا إلى المواساة غير قابلة للإشباع). Il s’agit de l’écrivain et féministe égyptienne Nawal Essaadaoui (2012) et le poète syrien Adonis (2016).
« Il est peut-être possible d’affirmer que le fait de souffrir avec les autres est une forme de littérature qui cherche ardemment ses mots », écrivait Stig Dagerman (Automne Allemand, 1947). C’est ainsi que le comité du prix composé d’Arne Ruth, Bengt Söderhäll (président de l’Association les Amis de Stig Dagerman), Dmitri Plax, Gunilla Kindstrand, Lo Dagerman (fille de Dagerman), René Dagerman (fils de Stig Dagerman), Torbjörn Elensky et Urban Forsgren, a trouvé juste de donner le mot à Kamel Daoud, pour qu’il dise, à juste titre, ses maux. Et ceux de ses « héros ».
Le jury explique cette consécration de la sorte : « en donnant la parole aux anonymes, il [Kamel Daoud] bouleverse l’histoire et nous révèle ce que beaucoup préfèrent taire. Son écriture explore la libération des mots et le pouvoir fascinant du langage de rendre le monde visible sous un jour nouveau. Son œuvre, à la fois puissante et percutante, à l’instar de celle de Stig Dagerman, allie une vision lucide de la condition humaine à une esthétique littéraire d’une grande finesse. »
Kamel Daoud s’impose, depuis son premier roman, Meursault contre-enquête (2016), alors une « réponse littéraire à L’étranger d’Albert Camus », comme une voix qui « dérange ». Avec Houris (Gallimard, 2024), son dernier roman, il donne, à son tour la parole à « une jeune femme rescapée d’un massacre dans son village natal durant la guerre civile des années 1990. Égorgée, elle a miraculeusement survécu, mais a perdu la parole à jamais. » Censurés en Algérie, les romans de Daoud enchantent partout dans le monde.
Quand écrire signifie consoler
A l’image de Dagerman qui, en 1946 a fait le tour d’une Allemagne en deuil, en ruine, pour écrire/décrire les atrocités d’une guerre sanglante, les séquelles d’un peuple et les crises d’une « politique intérieure d’un pays sans politique intérieure », pour reprendre son expression, Kamel Daoud a osé dire ce que l’on « préfère taire ».
« Notre époque », écrit-il dans sa lettre de remerciement, « se révèle pleine de dangers : peut-être pas autant que celle de Stig Dagerman, marquée par la guerre et l’après-guerre, mais le plus effrayant est que notre temps semble affectionner le déni et la simplification, le radicalisme et, par conséquent, l’inhumanité. C’est précisément là que la littérature persiste en éclairant le monde », a souligné Kamel Daoud, pour qui écrire est « un réconfort, une manière de préserver la joie de vivre, ne serait-ce que sous la forme d’une vision lucide ».
Pour Daoud, ce prix le responsabilise, et l’encourage à « continuer à écrire ». « Honnêtement, je doute de mériter les prix que je reçois, même si parfois, ma vanité les réclame en secret. Recevoir le Prix Stig Dagerman m’encourage aujourd’hui à tenter, en toute humilité, de prouver ma valeur. J’accepte ce prix moins comme une récompense que comme le signe d’une plus grande responsabilité : celle de continuer à écrire avec ambition, honnêteté et courage. »
Dagerman, lui, n’a souhaité qu’une seule chose de la littérature : toucher le cœur du monde. « Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Étant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde.
En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde », lit-on dans Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1952, traduction française de Philippe Bouquet, Actes Sud, 1981).
« De même que chaque époque a sa propre forme de littérature, elle a également des reproches particuliers à formuler à l’encontre de l’écrivain. Parmi ces reproches, la plupart sont d’une nature telle qu’au lieu de le réformer, ils l’incitent à s’obstiner », écrivait Stig Dagerman dans Le condamné à mort, théâtre et réalité (trad. Philippe Bouquet, Actes Sud, 1983).
Romancier, on ne peut plus classique, Dagerman est de plus en plus invité, de nos jours, son œuvre littéraire, concentrée en une dizaine d’années de créativité (1945-1954), ne cesse de susciter l’intérêt de chercheurs, traducteurs et critiques partout dans le monde.
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Par Auteur invitéContact : contact@actualitte.com
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