Dans cette tranche d’âge, les maladies mentales sont d’autant plus oubliées qu’elles sont difficiles à reconnaître : leur présentation est dite « atypique. » L’irritabilité, des manifestations anxieuses ou des troubles hypocondriaques viennent masquer les véritables symptômes dont souffrent les patients. « On a tendance à laisser passer ça en se disant « Oh c’est normal, il est vieux ! » », pointe Anne-Julie Vaillant-Ciszewicz, psychologue clinicienne en gérontologie, membre de la Société Française de Gérontologie. « Mais en réalité, les causes des troubles psychiques se mêlent aux conséquences. » Si la dépression est très fréquente chez les patients atteints de maladies neuro-évolutives, comme la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson, elle peut aussi être annonciatrice de la maladie. En moyenne, un épisode dépressif précède de 5 à 10 ans l’apparition de troubles moteurs dans la maladie de Parkinson. De même pour la maladie à corps de Lewy, dont les symptômes sont très similaires à ceux de la maladie d’Alzheimer.
Deuil, perte d’autonomie et déclin cognitif
Alors comment rester vigilant, quand le terme « senior » peut désigner à la fois un grand-parent sportif et une personne alitée en maison de retraite ? Plusieurs paramètres viennent faire le lit des maladies mentales. « Durant la première partie de la retraite, c’est le moment où on est en forme. On donne des coups de main, on est actif. Mais la deuxième partie, ce n’est plus pareil », prévient Catherine Krebs. La douleur chronique, les carences, les troubles du sommeil, la diminution de l’autonomie sont autant de facteurs propres à l’âge qui augmentent le risque de développer une maladie mentale. « C’est une clinique de la perte : le deuil des proches ou du partenaire, la perte d’autonomie, l’érosion des fonctions cognitives, de la santé physique… Tout cela retentit sur le moral », résume le Dr Porta Bonete. « S’il y a un facteur social qui joue, c’est l’isolement. » Or en moins de dix ans, l’isolement extrême des personnes âgées a augmenté de plus de 150%. 750.000 d’entre elles vivent en situation de mort sociale, sans aucun lien humain. Neuf millions de personnes âgées ne sortent pas de chez elles quotidiennement ; 2 millions sont coupées de leur famille et de leurs amis, selon le Baromètre 2025 des Petits Frères des Pauvres, qui évalue tous les quatre ans la solitude des personnes âgées.
Et là, c’est le serpent qui se mord la queue. Tous ces facteurs favorisent l’apparition d’un mal-être psychique. Et le mal-être psychique favorise à son tour l’isolement, la perte des fonctions cognitives, la perte d’autonomie. Ce cercle vicieux n’est pourtant pas automatique, martèle Anne-Julie Vaillant-Ciszewicz. « Ce n’est pas parce qu’on avance dans l’âge qu’on doit être malheureux et qu’on doit souffrir, on a le droit d’être traité. » Le sujet n’intéresse guère plus la recherche. Parmi les rares études à se pencher sur le mal-être des aînés figure un rapport de la Drees, datant de janvier 2020. Il révèle que 15% des personnes âgées de plus de 75 ans déclarent ne se sentir jamais ou rarement heureuses, un chiffre qui monte à 33% chez celles en maison de retraite. De même, 18% des personnes en établissement disent elles-mêmes souffrir de dépression, soit deux fois et demie de plus que celles vivant à la maison. « Cependant, il est probable que ces chiffres soient sous-estimés, car ils nécessitent que l’état dépressif soit identifié et déclaré par la personnes interrogée », précise le rapport.
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Des patients vulnérables, qui ont parfois vécu la guerre
Jusqu’à présent, la tendance générale allait dans le sens de la prescription de psychotropes, en particulier les benzodiazépines. Elles permettent de traiter l’insomnie due au vieillissement naturel ainsi que l’anxiété. Leur utilisation a largement été pointée du doigt en raison de l’accoutumance, de l’augmentation des doses et des effets secondaires comme les troubles de la mémoire ou les chutes qu’elles entraînent. Ajouté à cela, près de la moitié (47%) des seniors en établissement ont reçu au moins trois délivrances d’antidépresseurs dans l’année contre 14% de celles vivant à domicile, toujours selon le rapport de la Drees. Une prise en charge médicamenteuse qui nécessiterait en parallèle un accompagnement psychologique approprié.
Quand ils ne sont pas délétères, certains médicaments s’avèrent tout simplement inutiles. Chez les patients âgés ayant une pathologie neuro-évolutive, chez lesquels les symptômes dépressifs sont très fréquents, l’efficacité des antidépresseurs est débattue, selon la revue de référence Cochrane. Une méta-analyse de 2021 a, elle aussi, conclu à une efficacité modeste de la mirtazapine et de la sertraline, deux antidépresseurs, par rapport au placebo chez des patients âgés ayant une maladie d’Alzheimer.
Cela ne signifie pas que les médicaments ne peuvent rien pour le sujet âgé. « Ce qui est vraiment efficace, c’est d’allier une molécule à une psychothérapie. Et de n’utiliser ni l’un, ni l’autre tout seul », rapporte le Dr Porta Bonete. En plus des comprimés, la solution qui marche reste le contact humain. « Ces patients ont une expérience de vie bien plus longue que la moyenne. Ils ont souvent vécu des traumatismes, parfois de guerre, ce qui les rend vulnérables. Ce qui est recommandé pour eux, ce sont les thérapies cognitives et comportementales », explique Anne-Julie Vaillant-Ciszewicz. Or comme pour le reste de la population, les places en psychothérapie se font rares, avec seulement 108 psychologues et 22 psychiatres pour 100 000 habitants selon la Drees.
Le personnel médical spécialisé l’a bien compris et adapte désormais ses pratiques, comme le Dr Porta Bonete, qui a monté une équipe mobile pluridisciplinaire. Psychologue, ergothérapeute, assistante sociale, les spécialistes se déplacent jusqu’au chevet du patient, dans les Ehpads. « Cela ressemble beaucoup à une consultation classique, qui se fait directement auprès du patient. Mais en pratique, on voit souvent des personnes âgées isolées qui voient dans cette consultation un moment d’échange. Elles sont dans de telles situations de souffrance que nous sommes bien accueillis. »
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« Ils n’ont plus rien à raconter »
Lors de ces échanges, il faut savoir lire entre les lignes. Car si la santé mentale n’est plus taboue pour les jeunes générations, elle reste un domaine dans lequel les plus âgés ne se sont que rarement aventurés. « Chez les jeunes, il n’y a plus de complexe sur la santé mentale. Ils nous parlent de tocs, de boulimie, les mots sont bien en place. Mais la personne âgée, en général, ne va pas mettre ces mots-là sur sa souffrance », explique Catherine Krebs. Tout se passe alors dans les non-dits. « On comprend que les seniors sont tous seuls lorsqu’ils n’ont plus aucun événement à raconter à part ce qu’ils ont mangé le midi ou ce qu’ils ont regardé à la télévision. Le risque de désespérance, on ne peut pas le mesurer, mais il est grand. »
Si les seniors n’ont pas investi la santé mentale, les outils de psychothérapie, eux, se sont déjà calés sur leurs besoins. A l’instar du GDS-15, une échelle de dépression gériatrique, spécialement pensée pour les seniors. « Avec 15 questions, on arrive à faire la différence entre un trouble cognitif et une véritable dépression », explique Anne-Julie Vaillant-Ciszewicz. Les séances elles-mêmes peuvent être imaginées sur mesure, afin de s’adapter aux malades âgés. « On peut imaginer des séances plus courtes que la normale afin que la personne maintienne son attention. On peut recourir plus souvent à des supports écrits, à un tableau. Ou même permettre à un aidant d’assister à la séance. » Les solutions, quand on y a accès, ne manquent pas. Reste maintenant à identifier ceux qui en ont besoin. Et cela commence souvent par rester attentif à ceux que l’on catégorise trop vite de « bizarres » ou « d’aigris. »
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