À Hong Kong, il ne s’agit plus seulement de surveiller les idées : on arrête ceux qui les diffusent. Ce 24 mars, la police a interpellé Pong Yat-ming, fondateur de la librairie indépendante Book Punch, ainsi que trois membres de son équipe, pour la vente présumée de publications qualifiées de séditieuses, parmi lesquelles The Troublemaker, biographie de Jimmy Lai signée Mark Clifford. L’information, confirmée par l’agence Reuters, éclaire un nouveau palier dans la mise au pas du monde du livre hongkongais.
Le nom de Jimmy Lai ne relève pas du détail éditorial. Fondateur du quotidien Apple Daily, disparu sous la pression sécuritaire, cette figure de la contestation prodémocratie a été condamnée en février 2026 à vingt ans de prison pour collusion avec des forces étrangères et publication de contenus jugés séditieux. Sa biographie incarnerait donc un objet à risque.
Dans ce contexte, la réaction de la Fédération européenne et internationale des libraires prend une portée particulière. Dans un communiqué daté du 25 mars, l’EIBF « condamne fermement l’arrestation de Pong Yat -ming et de trois membres du personnel de Book Punch ». L’organisation y voit « une attaque directe contre le droit universel d’accéder à l’information et aux idées, ainsi qu’une escalade dangereuse dans la répression des voix indépendantes et de la liberté intellectuelle ».
Son président, Fabian Paagman, insiste sur le rôle civique des libraires, chargés de rendre accessibles « des idées, des perspectives et des débats divers ». Autrement dit : vendre des livres n’a rien d’un geste neutre quand le pouvoir redoute encore la circulation des textes.
Le communiqué ne relève pas de la simple indignation corporatiste. L’EIBF, qui fédère des associations représentant plus de 25.000 libraires, réclame la libération immédiate des personnes arrêtées et invite la communauté internationale à condamner ces mesures. Quand une organisation professionnelle de cette envergure choisit de hausser le ton, c’est que l’affaire dépasse le seul cadre local : elle touche au cœur même du métier, à savoir la possibilité de publier, diffuser et vendre sans craindre la police.
L’épisode survient, de surcroît, au moment où Hong Kong renforce encore son arsenal sécuritaire. Deux jours avant ces arrestations, Reuters rapportait l’entrée en vigueur de nouvelles règles autorisant la police à exiger les mots de passe de téléphones et d’ordinateurs dans les enquêtes liées à la sécurité nationale, tandis que les douanes peuvent saisir des objets considérés comme porteurs d’un caractère séditieux.
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Les autorités soutiennent que ces mesures ne visent pas la population ordinaire. Mais, dans les faits, cette population commence précisément là où un libraire conseille un titre, où un lecteur l’achète, où une vitrine expose un ouvrage.
Les librairies indépendantes de Hong Kong travaillaient déjà sous pression. Reuters relevait cette semaine que plusieurs enseignes, parmi lesquelles Mount Zero ou Hunter Bookstore, avaient fait l’objet de plaintes anonymes, inspections officielles et intimidations diverses.
Book Punch, fondée en 2020, appartenait à ce fragile réseau qui tentait encore de maintenir un espace pour les ouvrages politiques sensibles. L’arrestation de son équipe envoie donc un signal limpide : dans le nouvel ordre hongkongais, la bibliodiversité cesse d’être une promesse culturelle ; elle devient un risque pénal.
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Le souvenir des disparitions de cinq libraires liés à Causeway Bay Books, en 2015, n’en devient que plus pesant : déjà, le livre politique servait de ligne de fracture entre liberté éditoriale et raison d’État. Dix ans plus tard, le décor change à peine, mais l’appareil juridique s’est durci, au point de rendre presque administrative la peur qu’inspire désormais un rayon de sciences humaines ou de politique.
Crédits photo : Pong Yat-ming aux côté de l’illustrateur Zhou Junhui, au second plan – Book Punch
Par Cécile MazinContact : cm@actualitte.com
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