Alors que les frappes de l’Iran et du Hezbollah sur Israël se poursuivent, des dizaines de milliers de Bédouins habitant dans le Néguev, dans le sud du pays, n’ont accès à aucun abri. Certaines associations tentent d’installer des abris mobiles, mais appellent avant tout l’État à agir, dénonçant des politiques d’aménagement discriminatoires.
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, les Israéliens ont repris l’habitude de se réfugier dans des abris pour se protéger des tirs de l’Iran, du Hezbollah libanais et, plus récemment, des rebelles houthis du Yémen.
Lorsque les sirènes retentissent, ils gagnent les abris publics anti-bombes à proximité (appelés “miklats”) ou les pièces fortifiées situées à l’intérieur de leurs logements (les “mamads”, dont toute nouvelle construction doit être dotée depuis 1992).
Mais tous les habitants de l’État hébreu n’ont pas cette possibilité. Pour la majorité des quelque 300 000 Bédouins vivant dans le désert du Néguev, ces missiles constituent un danger bien réel. Un rapport de janvier 2026 de Nagabiya, le centre de recherche de l’ONG Forum pour la coexistence dans le Néguev, estimait que 65 % d’entre eux n’avaient pas accès à des abris privés.
Descendants de bergers musulmans, les Bédouins constituent une composante de la minorité arabe d’Israël et dénoncent régulièrement des discriminations.
“Il n’y a aucun endroit où se mettre en sécurité”
Attia Alasam, président du Conseil régional des villages non reconnus du Néguev (RCUV), habite le village d’Abu Talul, dans le nord du Néguev.
“Que font les gens quand ils entendent une sirène ? Ils entrent dans un état de peur extrême. Parce qu’il n’y a pas d’abri et aucun endroit où se mettre en sécurité. Nous nous asseyons à la maison et prions.
Certaines personnes se mettent sous des ponts ou des routes, mais ces endroits sont aussi dangereux et il n’y a pas de place pour tout le monde. La grande majorité des gens restent dans leurs maisons, mais ces maisons sont en mauvais état. Elles ne sont pas assez solides pour leur offrir une réelle protection.
Nous nous sentons constamment en danger. Les enfants ont peur. On les fait rentrer à l’intérieur, mais on sait que la maison ne peut pas les protéger.”
Manque d’abris publics
Dans son rapport publié à la veille de la guerre actuelle, Nagabiya dénonçait également le manque d’abris publics dans les localités bédouines.
“Nous avons mis en comparaison des villes et villages bédouins du Néguev avec des villes et villages juifs voisins pour montrer la différence au niveau du nombre d’abris publics”, explique Chloé Portheault, chargée de plaidoyer international du Forum pour la Coexistence dans le Néguev.
Le rapport cite notamment l’exemple de la ville bédouine de Rahat, où vivent environ 80 000 personnes : elle disposait, à la publication du rapport, d’un abri pour 16 600 habitants. Dans la ville juive voisine d’Ofakim (environ 41 000 habitants), ce ratio était d’un abri pour 273 habitants, selon Nagabiya.
Le rapport pointe aussi le manque de protection dans le système éducatif bédouin, estimant que 400 abris seraient nécessaires au sein des écoles pour respecter les critères du Commandement du front intérieur, la branche de l’armée israélienne chargée des questions civiles.
En janvier 2026, le Contrôleur d’État israélien, qui mettait alors en évidence un “manque d’espaces protégés” à l’échelle du pays, précisait également que “ce manque [était] particulièrement critique dans les communautés bédouines du Néguev”.
Pourtant, la région du Néguev n’est pas épargnée par les frappes. Le 21 mars, deux missiles iraniens se sont abattus sur les villes de Dimona, qui abrite un centre stratégique de recherche nucléaire, et d’Arad. Ces deux cités se trouvent à quelques kilomètres de localités bédouines.
“Beaucoup de ces villages bédouins ne sont pas loin de bases militaires, ce qui les met à risque”, souligne aussi Chloé Portheault.
Le 24 mars, trois personnes ont été blessées par des débris d’un missile iranien intercepté dans le village bédouin d’Alsira.
La problématique n’est pas nouvelle. Le 7 octobre 2023, sept Bédouins avaient été tués par des roquettes tirées par le Hamas depuis Gaza, indique Chloé Portheault. En avril 2024, une enfant avait été grièvement blessée par des éclats de missile lors de l’attaque d’Israël par l’Iran.
“Si vous construisez un abri privé, l’État viendra immédiatement le démolir”
Nous avons demandé au Commandement du front intérieur de confirmer ces décomptes d’abris. En réponse, un porte-parole de l’armée israélienne a fait valoir que les abris publics relèvent de la responsabilité des autorités locales et les abris privés des propriétaires fonciers.
Mais pour les associations, cette situation est le fruit de politiques d’aménagement étatiques discriminatoires et d’une négligence systémique. Plus de 80 000 Bédouins vivent dans 35 villages, non reconnus par l’État, où ils ne relèvent d’aucune autorité locale et ne peuvent obtenir de permis. Chloé Portheault explique :
“Dans ces villages, il n’y a pas de services, pas d’infrastructures, ou très peu. Et le gouvernement ne délivre pas de permis. Comme [les habitants] n’ont pas de permis, même si une maison est construite, ce ne sera pas forcément dans des matériaux très solides. Donc ils ont encore moins la possibilité de construire des abris anti-missiles.”
Mais même au sein des villages bédouins reconnus, l’accès aux abris demeure extrêmement limité, soulignent les ONG qui pointent du doigt le nombre restreint de permis accordés.
Abu Talul, le village où vit Attia Alasam, a été reconnu il y a vingt ans. Mais rien n’a changé, selon lui. “Les gens ne peuvent pas construire d’abris privés pour eux-mêmes. Parce que si tu construis un abri privé, l’État vient immédiatement et le démolit”, affirme-t-il.
Abris provisoires
L’armée israélienne affirme également auprès de notre rédaction que “tout au long de la guerre, des efforts ont été déployés pour mettre en place un grand nombre de structures de protection de divers types à travers le pays, notamment un déploiement massif dans le secteur arabe, ainsi que des structures et des mesures de protection temporaires dans l’ensemble de la diaspora bédouine.”
Elle indique notamment avoir déployé dans les villages non reconnus “des dizaines de dispositifs de protection ‘Hesco’”, des fortifications constituées de sacs remplis de sable. Des abris portables (appelés “migunyots”) ont également été installés.

Insuffisant, pour Chloé Portheault :
“On ne va pas nier qu’il y a un progrès. Tout ce qui peut être mis en place est mieux que rien du tout. Mais selon nos chiffres, 160 abris mobiles et 70 barrières Hesco ont été déployés. Et ça couvre environ 2 % des besoins.
Et ça n’apporte pas la même protection que des abris qui sont aux normes, comme les ‘miklats’ – encore moins en ce qui concerne les missiles iraniens. Si [le missile] touche directement l’abri, les abris mobiles ne sont pas suffisants. Si ce sont des débris à la limite, oui, mais si c’est un impact direct, non.”
Interrogée sur le sujet, l’armée israëlienne a reconnu que ces dispositifs étaient “très efficaces contre les explosions et les éclats d’obus, mais pas contre les impacts directs”.
“Nous leur demandons d’agir comme un gouvernement et de protéger leurs citoyens”
Face à cette situation, des ONG tentent également d’intervenir pour offrir davantage de protection aux communautés bédouines. L’association israélienne Standing Together, qui avait collecté des fonds pour financer des abris provisoires pendant la guerre des 12 jours en juin 2025, a relancé une campagne début mars.
Rafael Arkader, organisateur étudiant pour l’association, explique :
“Nous avons réalisé que tout le monde avait peur, mais que certains d’entre nous pouvaient être dans un endroit sûr et beaucoup d’entre nous ne pouvaient pas. Nous avons lancé une collecte de fonds pour acheter des abris, qui sont très chers. En juin et maintenant, nous avons en tout récolté plus d’un demi-million de shekels [140 000 euros, NDLR]. À l’époque, nous avions installé 20 abris, et maintenant, nous sommes en train d’en installer dix autres.
Chaque jour, nous recevons de nombreux appels de personnes qui nous demandent de venir. Nous savons que ce que nous faisons n’est pas suffisant. Il y a des dizaines de milliers de gens qui vivent dans cette situation.
C’est ridicule de vivre à une époque de guerre et qu’une part importante de la population n’ait pas d’espace pour se protéger. Nous demandons au gouvernement d’agir comme un gouvernement et de protéger ses citoyens, sans distinction basée sur leur origine ou sur qui ils sont. »
Ces inégalités affectent l’ensemble de la population arabe israélienne. En 2018, un rapport du Contrôleur d’État israélien montrait que 46 % des citoyens arabes en Israël n’avaient pas accès à une protection adéquate, contre 26 % de la population générale.
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Source:
www.france24.com




