Commencée en septembre 2025, la série Le Cabinet des illusions, de Jean-Luc Bizien, s’est poursuivie avec un deuxième tome, sous-titré Enquête à Venise, 1907, paru le 23 mars dernier. La couverture de l’ouvrage, dans une logique de collection, reprend la même organisation que celle du tome précédent, avec un rappel de plusieurs éléments graphiques.
Cette continuité s’applique aussi à des éléments générés par une intelligence artificielle, affichés par les couvertures de chacun des tomes. Pour le premier, les marches des escaliers, les plis des tissus et autres fioritures ou encore la structure générale de la verrière derrière le personnage principal font apparaitre des problèmes de continuité flagrants.
Sur la couverture du second tome, les fenêtres des bâtiments à l’arrière-plan sont incohérentes, tandis que certaines parties des vêtements du personnage central détonnent. Un autre titre de la collection, Le laboratoire des ombres de David S. Khara, semble aussi présenté sous une couverture ayant fait intervenir l’IA.
Interrogée, la maison d’édition reconnait la présence d’éléments graphiques générés par l’intelligence artificielle, mais renvoie leurs recours à la banque d’images utilisée pour la création des couvertures. « Avec notre directrice artistique, Camille Gautron, nous étions face à un challenge : représenter un personnage historique réel [le magicien Chung Ling Soo, NdR], mais qui devenait un héros de fiction », nous explique-t-on.
« Pour ce faire, nous avons décidé de partir de banque d’images, avec lesquelles nous travaillons régulièrement (Adobe Stock, Shutterstock, freepik…), et dont le catalogue est composé aujourd’hui à plus de 50 % d’images en IA, pour certains éléments », précise la maison d’édition.
Des banques qui volent ?
Cette généralisation des images générées ou retouchées par l’intelligence artificielle au sein des banques d’images est un phénomène bien connu des personnes œuvrant dans le domaine de la création graphique.
Craignant de voir leurs marchés phagocytés par l’IA, mais flairant aussi un moyen simple et bon marché d’étendre leurs catalogues, plusieurs acteurs derrière ces banques d’images ont ouvert les vannes. Fin 2023, Getty Images inaugurait ainsi le programme Generative AI by Getty Images, outil construit à partir de sa propre bibliothèque, quelques semaines avant un de ses concurrents, Shutterstock. Adobe, pour sa part, avait présenté dès le mois de janvier de cette même année Firefly, destiné à assister les créateurs en facilitant certaines manipulations.
Ces fonctionnalités basées sur l’IA, qui affichent un objectif d’assistance aux professionnels de l’image, ne sont pas sans poser problème. Ces entreprises, à l’instar de Getty Images, assurent que les bases de données utilisées pour « entrainer » leurs modèles d’intelligence artificielle sont « propres », puisque basées sur leurs propres banques d’images, comme l’expliquait Grant Farhall, responsable produit chez Getty, en mars 2025 auprès de PYMNTS.
Il vise, avec ses propos, la concurrence, notamment les entreprises OpenAI, Midjourney ou l’outil Stable Diffusion, accusés d’avoir moissonné le web sans se soucier d’obtenir des autorisations ou de verser des rémunérations aux créateurs.
L’argument de Farhall est toutefois à nuancer, puisque les créateurs ayant contribué à ces mêmes banques d’images se retrouvent parfois démunis face aux conditions d’exploitation. « On n’a rien signé en rapport avec ça, on a eu aucun moyen de discuter sur les utilisations de nos photos pour entraîner l’IA », expliquait ainsi le photographe Jacques Julien, en 2023, à France Inter.
Une « base » pour la composition
« La réflexion autour d’une couverture est primordiale pour nous, chez Maison Pop, car elle doit correspondre à des attentes de lecteurs, mais aussi de l’auteur », nous explique la maison d’édition. Après la récupération des éléments graphiques générés par IA sur les banques d’images, « [n]otre graphiste a repris ensuite ces éléments pour les intégrer dans une composition créative et personnalisée. Elle a également créé des détails composant la couverture (le titre, la cadre, le fond…) », nous précise-t-on.
Les générations de l’intelligence artificielle ont ainsi servi « de base pour la composition d’ensemble ». « Les éléments utilisés via des banques d’images ont été financés en réglant des droits à ces plateformes », ajoute Maison Pop.
La structure du groupe Les Nouveaux Éditeurs assure que cet usage de l’IA est circonscrit au travail graphique. « Nous n’utilisons pas les nouvelles technologies concernant le matériel texte. Que ce soit les rédactions des argumentaires, le traitement du manuscrit, les corrections, les quatrièmes de couverture… Ce sont nos équipes internes et les correcteurs extérieurs qui sont chargés de ce travail en collaboration avec les auteurs. »
Dans l’ouvrage, nous précise-t-on, une mention indique « Copyright couverture : Camille Gautron/Adobe Stock », sans évocation d’une intervention de l’intelligence artificielle.
À partir du mois d’août 2026, l’entrée en vigueur de nouvelles dispositions du règlement européen sur l’intelligence artificielle obligera les déployeurs d’outils basés sur l’intelligence artificielle à une plus grande transparence quant à la manipulation des contenus. Toutefois, à en croire le code des usages sur lequel travaille la Commission européenne, cette obligation, dans le cas de travaux « artistiques » ou « créatifs », restera discrète, « afin de ne pas gêner ou entraver l’affichage ou l’appréciation du contenu ».
Entre rejet et adoption
L’édition française s’est dressée, à plusieurs reprises, contre l’exploitation d’œuvres protégées par le droit d’auteur par certains développeurs d’outils basés sur l’intelligence artificielle, notamment Meta, contre lequel le Syndicat national de l’édition a porté plainte, ou Mistral, dont les pratiques sont pointées du doigt par Nouveau Monde Éditions.
Ayants droit et entreprises de la tech se sont engagés dans des négociations, les premiers réclamant la mise en place d’un marché légal de licences et le versement de compensations pour l’usage des œuvres à des fins d’entrainement.
Jusqu’à présent, ces discussions, sous l’égide du ministère de la Culture, n’ont pas abouti et une proposition de loi, discutée le 8 avril prochain, ambitionne d’inscrire une présomption d’utilisation des contenus culturels dans la loi, afin de faire pencher la balance du côté des ayants droit.
Parallèlement, une partie du secteur de l’édition a intégré l’usage de l’intelligence artificielle à ses habitudes de travail. L’éditeur Harlequin (HarperCollins France) a ainsi été au cœur d’une polémique, fin 2025, pour son recours à une agence de traduction utilisant des technologies d’intelligence artificielle, au détriment de traducteurs et traductrices collaborant avec la structure.
Ces dernières y seraient utilisées « comme un outil d’assistance, jamais comme un substitut au travail du traducteur », selon l’agence Fluent Planet, qui assurait que ce dernier « conserve toujours le dernier mot » sur la version publiée.
À LIRE – Quand l’édition recrute des ingénieurs IA : hypocrisie juridique ou stratégie d’avenir ?
Côté couverture, le cas d’une image générée en couverture d’un ouvrage de CNRS Éditions avait fait grand bruit, fin 2024, quelque temps après celui du titre de Rich Larson, La fabrique des lendemains, paru au Livre de Poche en janvier 2023.
La directrice artistique expliquait alors avoir sélectionné une illustration sur… une banque d’images, ignorant qu’elle avait été générée par une IA : « On n’a pas envie de travailler avec ce type d’iconographies. On regrette de l’avoir fait à notre insu », avançait-elle à l’époque. La maison avait ensuite déclaré qu’elle proscrivait le recours aux images produites par IA pour ses couvertures.
Photographies : Les couvertures du Cabinet des illusions, de Jean-Luc Bizien, chez Maison Pop
Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com
Source:
actualitte.com




