Il suffit d’une scène pour cristalliser déjà l’effondrement à venir : « Je monte sur mon scooter VROUM pas peu fiérot d’aller à la poste pour envoyer une lettre recommandée. Depuis un petit mois, j’arrive à sortir de chez moi, j’arrive à mettre un pied devant l’autre, et j’arrive à répéter cette opération plusieurs fois de suite, je fais apparemment de grands progrès. » L’effort minuscule devient victoire, la fierté sonne faux, et le trivial ouvre sur une catastrophe intime.
Le récit suit Gevorg, homme précaire, père et écrivain empêché, enfermé dans un appartement insalubre, étranglé par l’argent et humilié par les institutions. L’intrigue se déploie comme une chute : crise à la poste, retour au logement dégradé, tensions avec Paz, puis hospitalisation psychiatrique.
Poitevin inscrit cette dégradation dans une matérialité constante : logement, travail instable, dépendance administrative. Le livre avance une thèse nette : la souffrance psychique s’ancre dans des conditions sociales concrètes, sans jamais s’en abstraire.
La force du roman tient à sa voix. L’écriture déborde, heurte, accélère, avant de retomber sur des constats brutaux. Elle s’affirme comme recours, puis comme impasse : « Je me suis toujours soigné de tout en écrivant, je ne vois pas pourquoi ça changerait aujourd’hui. Sauf que je me rends bien compte que je ne peux pas me rendre au café, parce que les larmes continuent de rouler de plus belle et que les BOUHOUHOU-HOUBOUBOU ne s’arrêtent pas et que je ne peux pas rentrer dans un café pour m’asseoir et commander un allongé comme si de rien n’était, BOUHOUHOU-HOUBOUBOU un café s’il vous plaît, ça ferait tache, on me prendrait pour un fou. » La littérature ne suspend ni le corps ni la honte.
Le roman déploie un dispositif de dédoublement. Gevorg s’observe, commente sa propre dérive, invente la figure de l’O.R.N.I pour dire l’indicible : « Mais un O.R.N.I ça ne peut pas parler, il n’en est pas là du tout sur l’échelle de l’évolution, il n’a pas de mâchoire qui lui permette d’articuler et de reproduire des sons, et quand bien même, ça ne ferait pas partie de ses prérogatives, à l’O.R.N.I. L’O.R.N.I, je le découvre, il est là pour satisfaire des stimulations intérieures en leur donnant une réponse lacrymale, le reste il le perçoit, point barre. » Cette fiction interne traduit une perte de langage autant qu’une lucidité aiguë.
À mesure que le récit progresse vers l’hôpital, la honte devient centrale : « Tout son être se retrouve gonflé d’une honte toute neuve, et ça lui fait presque du bien, il passe à quelque chose de nouveau, chaque pas est comme la traversée d’un nouvel espace inconnu, les immeubles autour de lui s’effacent pour laisser place à des monuments de pierres déshumanisés ne servant qu’à délimiter les bords du chemin vers l’hôpital le plus proche. Peu à peu le monde se disloque, s’effondre, pour le laisser dans une bulle d’absurdité. » Elle structure la perception du monde, redéfinit les rapports sociaux et l’espace lui-même.
Le séjour hospitalier élargit encore l’analyse. Le roman observe patients, soignants et procédures sans misérabilisme. Une seconde ligne apparaît : l’écrivain empêché persiste dans la chute. « Gevorg sait que Mostafa le José-Krist des banlieues finira par mettre la ville à feu et à sang, que c’est la seule fin possible, mais il sait aussi qu’il n’aura plus la force d’écrire ce roman. À peine nés, ses personnages sont morts pour toujours. » L’effondrement devient aussi celui d’une œuvre impossible.
Poitevin relie dépression, pauvreté et imaginaire sans jamais les dissocier. « Il était trop fou pour vivre avec qui que ce soit, trop fou pour commencer quoique ce soit sans le briser, il ne savait pas pourquoi. Et puis c’était mieux de ne rien avoir pour ne rien gâcher. » Le roman montre comment l’amour s’érode, comment le soin se formalise, comment chaque incident prend une dimension absolue.
L’outrance verbale constitue sa principale limite. Certaines séquences répètent la même intensité, au risque de saturation. Mais cette insistance participe aussi du projet : écrire sans filtre, au bord de la rupture. Le livre impose ainsi une expérience plus qu’un simple récit : celle d’un esprit en train de se défaire, pris dans une mécanique sociale et psychique indissociable.
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Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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