De l’autre côté, le reste – les exclus, les pauvres, celles et ceux qui n’ont pas eu droit à une éducation d’élite. Nichée dans des barres d’HLM délabrées, Maison Neuves est une poche de résistance, de liberté… Un premier pas vers un nouveau possible.
Alors que les anciennes démocraties de l’Occident se sont désintégrées, Maisons Neuves évoque un microcosme qui évolue avec une autonomie propre à la marge. Ici, on réécrit les règles, on repense la notion d’être ensemble, en dehors du système établi. On se débrouille, sans les nouvelles technologies qui ont pris le contrôle des esprits, qui bouffent le libre-arbitre et nous font oublier à quoi ressemble le monde. La solidarité est reine, l’entraide est la ligne de conduite qui régit chaque interaction.
On troque des médicaments, on plante et on cultive pour toute la communauté, on apprend en se racontant des histoires et en partageant ce qu’on sait. Et la justice ? Elle se règle de manière bien particulière, au yeux de tous, avec des femmes respectées et écoutées aux commandes. La violence, sous quelque forme que ce soit, n’a pas sa place ici.
Dans ces « bats », on fait d’abord la rencontre de Bella. Cette professeure d’histoire à la retraite à l’esprit qui vrille. « Des productions de l’araignée. Des hoquets de l’esprit. » Huit yeux effrayants, qui reflètent des mondes – passés, futurs, parallèles ? – qui s’interposent, s’imposent sans que Bella ne puisse rien y faire. Elle en vient à douter de sa sanité. Heureusement, Sandro, son mari, ne cesse de la couvrir d’affection et la rassure, sa drôle, celle qu’il aime tant. Ensemble, tout est plus facile ; même garder les pieds sur terre.
Il y a aussi Donatella, surnommée Nati. Incapable de rester en place, le regard à l’affût, elle sait que le monde n’est pas de son côté. « J’ai vingt ans. J’ai la vita devant moi qu’on me dit. Mais je pige pas de quoi sera fait ce voyage en galère. Les temps sont méchants, méchants avec les jeunes comme moi, celleux qu’ont pas pu faire d’études faute de monnaie. » Mais elle s’accroche à un espoir vif, dévorant. Elle croit en la Vivante, au potentiel de reconstruction, même si on n’a pas encore tout à fait décidé comment s’y prendre. Tout est là. Avec un peu d’imagination et de l’huile de coude, il y a un beau monde à bâtir, juste ici.
Pour compléter ce trio, Walter. La quarantaine, ce scientifique est obsédé par l’intelligence artificielle et son réel potentiel. « À droite du mur en plomb, les écrans de la supervision affichent tous une série de diagrammes complexes et des images qui s’enchaînent à très grande vitesse, des images générées par l’ordinateur quantique et auxquelles nous peinons à trouver un sens. À mes yeux, wonder est un nourrisson qui n’a pas encore appris à parler, mais il se pourrait que ce soit nous qui n’ayons pas réussi à déchiffrer son langage. C’est en tout cas ce que je compte découvrir avec notre nouvel observateur. »
C’est toute sa vie, à l’heure actuelle. Il dort au laboratoire, n’a la tête qu’à avancer sur ce projet qu’il sait fou, peut-être aussi un peu dangereux. Mais quand les subventions ne suivent pas, quand le monde s’écroule, comment faire ?
Une fois de plus, Li-Cam nous propose un roman fascinant, porté par une plume qui se métamorphose au fil des personnages. Entre Nati, Bella et Walter, ce sont trois voix bien distinctes qui s’entremêlent et se complètent pour former un tout éclectique, mouvementé, mouvant. Et puis, il y a Rivière. Une voix qui porte une révolte pour la nature, contre un monde de surconsommation et de surproduction, un monde déjà meurtri dans lequel l’humanité a été totalement supplantée par le capital.
« Les Ogres ont mangé la Terre.
Leur appétit est insatiable, il leur en faut toujours plus. Toujours plus de profits. Toujours plus de femmes. Toujours plus de chair et de sang. Toujours plus de souffrance. Nous devons nous assurer qu’ils cessent de dévorer l’avenir.
Car il est devenu désormais évident que les Ogres préfèrent l’argent à leurs enfants. »
Après Visite, Brèche bouscule, touche en plein cœur. Les sujets de ce roman de science-fiction sont purement politiques. Face au (techno)fascime, à une destruction de la nature, à un effondrement de la définition du vivre ensemble, Li-Cam propose de la poésie et de l’histoire. L’autrice ne condamne pas l’humanité ; elle propose au contraire un chemin – escarpé, certes – pour redéfinir notre existence, une douce utopie qui donne une place à chaque individu, chaque voix.
L’entraide, le féminisme, l’écologie… Si ces idées ne sont pas neuves, la langue utilisée pour explorer ces concepts est d’une richesse époustouflante. Simplement dit : c’est une claque. Stylistiquement, c’est puissant, déstabilisant. C’est une histoire de luttes, une fresque magnifique qui prend aux tripes, un appel à la révolte qui donnerait presque des ailes.
Une nouvelle “dinguerie” proposée par les Éditions La Volte, à lire et à encrer dans ses veines.
Par Valentine CostantiniContact : valentine.costantini@gmail.com
Source:
actualitte.com




