Le passage de témoin, dans l’édition indépendante, révèle toujours davantage qu’un simple changement de signature au registre du commerce. Il engage une vision du catalogue, une manière de tenir tête au marché, parfois même une certaine idée de la littérature.
En Suisse romande, Bernard Campiche ouvre cette séquence avec une formule qui claque comme un refus de l’embaumement : « Mon successeur fera ce qu’il voudra ! » L’entretien publié par La Liberté intervient alors que l’éditeur annonce la transmission de sa maison, après quarante ans d’activité.
Le fait est établi depuis le 2 mars : Bernard Campiche cède sa maison à Arthur Billerey, présenté comme éditeur et auteur, avec une période de codirection prévue d’avril à décembre 2026. Le communiqué évoque une transmission « mûrement réfléchie », menée dans un « respect profond pour l’histoire, l’identité et le catalogue de la maison ». Dans un secteur volontiers tenté par la sacralisation des lignées, la phrase mise en avant par La Liberté a donc valeur de programme : transmettre, ici, ne signifie pas figer.
La portée du geste dépasse le seul cas personnel. En quatre décennies, les éditions Campiche ont accompagné des auteurs et autrices comme Anne Cuneo, Étienne Barilier, Jacques Chessex, Anne-Lise Grobéty ou Max Frisch, tout en faisant émerger d’autres voix, parmi lesquelles Claire Genoux, Yves Rosset et Nicolas Verdan. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un petit passage administratif, mais d’un moment de continuité sensible dans le paysage des lettres romandes.
Transmettre sans pétrifier
Ce qui frappe, dans cette affaire, n’est pas seulement la succession, mais la liberté laissée au successeur. L’édition indépendante vit souvent sous la menace de la répétition patrimoniale : sauver une maison, puis la condamner à se ressembler. La phrase choisie par La Liberté dit exactement l’inverse. Elle suggère qu’un catalogue n’a de sens que s’il demeure vivant, exposé au risque des bifurcations, des choix neufs, des fidélités déplacées.
Bernard Campiche ne signe donc pas une sortie mélancolique. Il organise une passation, mais refuse d’en faire une relique. Dans le livre, c’est peut-être la seule manière honnête de durer : préserver une histoire sans l’imposer comme règlement intérieur à celui qui arrive après vous. L’élégance de ce départ tient là, dans cette façon de défendre une maison en acceptant qu’elle ne lui appartienne déjà plus tout à fait.
Crédits photo : La Région
Par Cécile MazinContact : cm@actualitte.com
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