Trébeurden est une petite commune côtière des Côtes-d’Armor, lovée entre landes et granit rose, tournée vers la mer et les vents du large. Bordée de plages et de criques, elle offre un paysage à la fois sauvage et apaisé, marqué par la lumière changeante du littoral breton. Avec ses quelques milliers d’habitants, la ville cultive une tradition maritime et une douceur de vivre.
C’est dans ce décor discret, à l’écart des grandes scènes littéraires, que se joue aujourd’hui un conflit bien plus large : celui de l’avenir de Gwenved, la maison de l’écrivain Kenneth White, disparu en août 2023, devenue le point de cristallisation de tensions autour de son héritage.
Après les prises de position de l’Institut international de géopoétique (IIG), qui refuse la perspective d’une vente et réclame le respect du projet de « Maison Kenneth White d’artistes et d’écrivains », Stéphane Bigeard a répondu dans une longue lettre ouverte, partagée en exclusivité à ActuaLitté.
Ancien secrétaire de l’IIG de 2021 à 2025, membre de longue date des réseaux géopoétiques et auteur d’un Dictionnaire de géopoétique, il y conteste la stratégie et la gouvernance de l’Institut, tout en défendant la création d’une nouvelle association, Monde Ouvert : l’itinéraire de Kenneth White.
Sollicité par ActuaLitté, Régis Poulet, président de l’Institut international de géopoétique, maintient pour sa part une position ferme : « Kenneth White voulait que sa maison soit une maison d’écrivain depuis 1996 ; en 2023 il l’a clairement exprimé dans son testament. Toute autre interprétation est erronée ou fallacieuse. »
Un lieu au cœur de l’œuvre
La succession de Kenneth White s’est révélée plus complexe que prévu. Le géopoète avait souhaité que sa maison de Trébeurden, estimée à environ 420.000 €, ainsi que sa bibliothèque et une somme de 60.000 € issue d’une assurance-vie, permettent la création d’une maison d’écrivains. Mais le régime matrimonial du couple a remis en cause le legs initial à la commune. Après le décès de Marie-Claude White, la maison a d’abord été transmise à deux légataires, avant qu’Emmanuel Dall’Aglio, seul à avoir finalement accepté la succession, ne propose d’en faire don à la Ville de Trébeurden.
Sur ce point, le légataire conteste toutefois l’idée d’une transmission sans cadre. « Je n’ai pas donné la maison à la mairie comme ça », nous explique-t-il. Et d’assurer que la décision a été précédée de « rencontres » et de « discussions en amont », avec « un accord conventionnel validé par le conseil municipal suite à deux réunions ». À ses yeux, la maison a été confiée à la commune dans un cadre précis, comprenant notamment la non-dispersion de la bibliothèque.
La donation, validée par le conseil municipal, n’est toutefois pas assortie d’une condition juridique comparable au legs initial envisagé par Kenneth White. Elle laisse donc à la commune une marge de décision plus large quant à l’avenir du lieu. La Ville de Trébeurden a accepté le legs, et a assuré qu’elle « va protéger » Gwenved « de la dégradation et de tous les risques de déprédation ».
L’Institut international de géopoétique, fondé par Kenneth White en 1989, a alors lancé une pétition intitulée « Non à la vente de la maison de Kenneth White – Oui à son projet de maison d’artistes ». Pour ses responsables, « vendre Gwenved serait rompre l’engagement moral et mémoriel conclu par la commune du vivant de Kenneth White ».
La maire de Trébeurden, Bénédicte Boiron, avait en effet évoqué, auprès de Ouest-France, l’hypothèse d’une vente de la maison comme option « la plus probable », en soulignant les contraintes pratiques du lieu, jugé peu adapté à l’accueil du public, tout en laissant la porte ouverte à d’autres solutions. Contactée par ActuaLitté au sujet de l’avenir de la maison de Kenneth White — notamment sur l’hypothèse d’une vente, les orientations envisagées par la municipalité et l’articulation avec les volontés exprimées par l’écrivain — la maire de Trébeurden n’a pas répondu à nos sollicitations.
Régis Poulet insiste aujourd’hui sur l’ampleur du soutien recueilli : « C’est contre cela que l’Institut se bat, avec plus de 3300 signataires et avec détermination. »
Deux récits désormais face à face
Dans ses prises de parole des 14 et 16 avril, l’IIG reproche à Emmanuel Dall’Aglio de ne pas avoir assorti son don à la commune de conditions strictes permettant d’empêcher une vente. L’Institut pose notamment deux questions : pourquoi le légataire n’a-t-il pas imposé à la commune le respect du projet initial ? Et que sont devenus « tous les objets, les œuvres et les livres des White qui se trouvaient à Gwenved ailleurs que dans l’Atelier-bibliothèque de Kenneth White » ?
Régis Poulet demande : « Pourquoi n’essaie-t-il pas de convaincre la mairie de réaliser le projet de Kenneth White au lieu de prétendre les accomplir avec des projets qu’il n’approuvait pas, comme déplacer la bibliothèque ? » Pour le président de l’IIG, « le projet de M. Dall’Aglio et de la commune est d’enterrer purement et simplement, avec des arguments fallacieux et des manœuvres de diversion, les volontés de Kenneth White ».
Le communiqué de l’association Monde Ouvert : l’itinéraire de Kenneth White, présidée par Emmanuel Dall’Aglio, se voulait au contraire rassurant. Il affirmait que « la succession des époux White est désormais réglée », que la bibliothèque ne serait pas dispersée et qu’un inventaire serait engagé pour assurer conservation, archivage et mise à disposition des chercheurs. Il promettait également qu’un espace dédié à l’œuvre de Kenneth White verrait le jour à terme dans la commune, sans préciser s’il serait installé dans la maison elle-même.
Emmanuel Dall’Aglio reconnaît que tout ne peut pas être réglé immédiatement : « On n’a pas de baguette magique. C’est un gros dossier. » La priorité, affirme-t-il, est de « préserver la bibliothèque, le bureau » et de travailler « sur une scénographie plus large ».
L’objectif serait de « faire découvrir l’œuvre de Kenneth White, la redécouvrir, avec des aspects sensibles, intellectuels, culturels ». À ses yeux, Trébeurden a compris qu’il existait là « un enjeu culturel » et « un rayonnement qui va dépasser les frontières de la ville et même de la France ».
C’est dans ce contexte que Stéphane Bigeard intervient. Ancien secrétaire de l’IIG de 2021 à 2025, membre de longue date des réseaux géopoétiques et auteur d’un Dictionnaire de géopoétique, il estime devoir « rétablir certaines vérités » face à ce qu’il décrit comme le « narratif vindicatif » du président de l’Institut, Régis Poulet.
« Le parasite vous salue bien »
Le point de départ de sa lettre ouverte est une accusation formulée par l’IIG dans sa mise à jour du 16 avril. L’Institut y affirme que la création d’une association portant le nom de Kenneth White, envisagée par Emmanuel Dall’Aglio avec Stéphane Bigeard comme secrétaire, pourrait constituer une « contrefaçon », voire un « parasitisme » à l’égard de l’Institut.
Stéphane Bigeard rejette cette lecture. Il rappelle qu’Emmanuel Dall’Aglio est « investi de l’intégralité des droits patrimoniaux et des droits moraux relatifs aux travaux littéraires et intellectuels de Kenneth White », ainsi que d’une autorité sur la publication posthume de l’œuvre. Il qualifie donc l’argument de l’IIG de « spécieux ».
Il conteste aussi : « Je n’ai pas été “débauché” par Emmanuel Dall’Aglio », rappelant qu’il exerçait bénévolement les fonctions de secrétaire et qu’il avait quitté l’IIG en raison de « fortes dissensions » avec son président. Il dénonce, auprès d’ActuaLitté, un fonctionnement « autocratique », affirmant qu’« aucune décision importante » n’aurait été soumise au vote du conseil d’administration en 2025, et évoque « le fait du prince » pour qualifier la direction de Régis Poulet.
Il pointe aussi un affaiblissement interne, évoquant des départs et une structure réduite : « Il ne reste plus que trois personnes au bureau. Kenneth White avait un leadership très fort dans l’Institut. Il a dirigé pendant plus de 30 ans. Quand il a cédé la main, Régis Poulet s’est dit : je vais faire pareil. Il n’a pas du tout l’aura, l’envergure et le leadership. » Sa formule est mordante : « Le parasite vous salue bien. »
Emmanuel Dall’Aglio affirme pour sa part que la nouvelle association ne vise pas à concurrencer l’Institut, mais à porter concrètement le projet après la succession. À ses yeux, l’Institut devrait demeurer « un organe de recherche qui dépasse la France », tandis que l’association aurait vocation à organiser les projets culturels autour de l’œuvre, en lien avec la commune.
Selon Régis Poulet, il s’agit d’une « diversion pour éviter de répondre à la vraie question : pourquoi ne pas respecter les volontés de Kenneth White ? »
Le précédent ardéchois
Pour éclairer le dossier Gwenved, Stéphane Bigeard revient longuement sur un précédent : le projet de Maison de la géopoétique en Ardèche, près de Valgorge. Selon lui, Kenneth White avait exprimé deux volontés : créer une maison de la géopoétique en Ardèche et faire de Gwenved une maison d’artistes et d’écrivains.
Le projet ardéchois, lancé à partir de 2022, avait mobilisé plusieurs membres de l’IIG, dont Stéphane Bigeard et Régis Poulet. Des élus locaux avaient été rencontrés, une association dédiée avait été créée, et une architecte de renommée internationale avait même proposé un avant-projet. Mais le coût de construction, estimé à plus de 2 millions €, ainsi que l’absence de soutien politique et financier suffisant, ont conduit à l’abandon du projet.
Stéphane Bigeard en tire une leçon sévère. Il parle d’« amateurisme », d’« impréparation », de « méconnaissance du fonctionnement institutionnel » et d’« absence de réalisme financier ». Selon lui, les mêmes faiblesses risquent de se répéter à Trébeurden : absence d’étude de faisabilité, absence de budget de fonctionnement, difficulté à mobiliser les collectivités, incertitudes sur les normes d’accueil du public et sur la rémunération des artistes.
Régis Poulet conteste le rapprochement entre les deux dossiers : « Par exemple, Kenneth White était tout à fait favorable au projet de maison géopoétique en Ardèche, qui ne s’est pas faite. » Pour lui, ce précédent ne change rien à l’enjeu actuel : Gwenved devait devenir la maison d’écrivain voulue par Kenneth White.
Gwenved, lieu symbolique mais projet complexe
La maison de Trébeurden occupe une place centrale dans l’œuvre de Kenneth White. Installé en Bretagne à partir des années 1980, l’écrivain franco-écossais y a développé une partie majeure de sa pensée géopoétique, fondée sur le lien entre territoire, expérience du monde et création littéraire.
Pour l’IIG, cette dimension justifie une préservation intégrale du lieu. Dans sa mise à jour du 16 avril, l’Institut cite Kenneth White : « Dans ce mot “géopoétique” est contenue l’idée que l’on peut localiser la pensée, relier territoire et pensée, nature et culture. » Il affirme que Gwenved était « le lieu le plus fort de son œuvre ».
Mais Stéphane Bigeard souligne les obstacles pratiques. Les pièces à visiter — bibliothèque, atelier, bureau — sont exiguës, la maison ne dispose pas de parking, son isolement compliquerait l’accueil du public, les normes de sécurité, d’accessibilité et d’assurance imposeraient des investissements non chiffrés. À ses yeux, la seule somme de 60.000 € issue de l’assurance-vie ne saurait suffire à porter durablement un tel projet. Emmanuel Dall’Aglio insiste lui aussi sur ces limites : Gwenved est accessible par « un chemin étroit » menant au sentier des douaniers, où « une seule voiture peut se garer ».
Il compare Gwenved à d’autres maisons d’écrivains, comme la maison d’Edmond Rostand à Cambo-les-Bains ou celle de Julien Gracq, qui reposent sur des configurations beaucoup plus favorables à l’accueil du public. « On n’est pas des pilleurs de tombes, on n’est pas des barbares, et on est très attaché à Gwenved », dit-il. Mais, ajoute-t-il, aucune solution sérieuse ne peut faire l’économie de ces contraintes matérielles.
Régis Poulet répond que le projet n’avait pas toujours été jugé irréaliste : « En août 2023, le projet paraissait tout à fait réalisable à la maire, à qui j’ai fait visiter Gwenved, comme à Kenneth White pendant des années. Je ne sais pas pourquoi elle a changé d’avis. »
Sur le financement, il renvoie à l’héritage laissé par l’écrivain : « Kenneth White a laissé des centaines de milliers d’euros d’héritage pour son projet qui impliquait qu’on garde les lieux en l’état, et pas qu’on les vide de leur contenu. » Quant à l’animation du lieu, il estime que « la Fédération des maisons d’écrivains et des patrimoines littéraires, qui soutient pleinement notre lutte pour le projet de Kenneth White, serait certainement une alliée efficace ».
Pour Stéphane Bigeard, rien n’est totalement fermé : « Dire “probablement vendue” [citant la maire de Trébeurden, NdR], ce n’est pas dire qu’elle va être vendue. » Il convoque à ce titre une formule de Kenneth White lui-même : « Il disait, je ne suis ni optimiste ni pessimiste, je suis possibiliste. » Autrement dit, la vente n’est pas posée comme une issue inévitable. « Si demain il y a un mécène ou une intervention de l’État, tout est possible. »
Il cite des précédents comme les maisons de Jacques Prévert ou de Boris Vian, dont la préservation a nécessité « de se mettre autour de la table » avec collectivités et partenaires. À ses yeux, « ce n’est pas en criant au loup » que l’on construit un projet viable : l’enjeu est moins symbolique que concret, et suppose un cadre structuré, collectif et financé sur le long terme.

Deux structures pour un même héritage
Le conflit se cristallise désormais autour de deux structures. D’un côté, l’Institut international de géopoétique, fondé par Kenneth White, revendique une légitimité historique et intellectuelle. Il affirme avoir déposé auprès de l’INPI les noms « Kenneth White » et « géopoétique » afin de les protéger de « mauvais usages ». Régis Poulet confirme la portée qu’il donne à cette démarche : « Cela signifie que nous pouvons juridiquement bloquer toute utilisation publique de ces mots. »
En droit français, le dépôt d’une marque ne confère pas un monopole général sur un nom ou un mot dans tous leurs usages publics. Il permet surtout d’agir contre des usages dans la vie des affaires, pour des produits ou services identiques ou proches, lorsqu’un risque de confusion existe. La portée exacte du dépôt des noms « Kenneth White » et « géopoétique » dépendrait donc des classes enregistrées, des usages contestés et d’une éventuelle appréciation par l’INPI ou le juge.
Emmanuel Dall’Aglio et Stéphane Bigeard, de leur côté, contestent la légitimité de cette démarche. Le légataire affirme travailler auprès de l’INPI « pour redevenir propriétaire du nom Kenneth White et du mot géopoétique ». Le dépôt évoqué a été effectué en juillet de l’année précédente. Emmanuel Dall’Aglio y voit une initiative difficilement acceptable, compte tenu de sa qualité de légataire universel : « Pour être brutal, tout m’appartient », affirme-t-il, en visant les droits patrimoniaux et moraux associés à l’œuvre.
Le différend s’étend aussi aux outils numériques et aux contenus liés à Kenneth White. Emmanuel Dall’Aglio indique vouloir transférer les sites de Kenneth et Marie-Claude White vers l’association Monde Ouvert, qui devra effectuer les démarches nécessaires auprès de l’hébergeur, documents notariés à l’appui. De son côté, Stéphane Bigeard conteste la diffusion de son Dictionnaire de géopoétique sur le site de l’IIG et en réclame le retrait : « C’est tout à fait fallacieux, je n’ai fait aucun contrat avec lui », affirme-t-il, rejetant l’argument selon lequel sa publication en ligne en ferait un contenu appartenant à l’Institut.
Des rendez-vous dès cet été
Plusieurs rendez-vous sont annoncés ou en préparation à Trébeurden. Le premier moment symbolique devrait être la dispersion des cendres de Kenneth et Marie-Claude White en mer, conformément à leur souhait. Emmanuel Dall’Aglio indique que des dates sont proposées avec la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM) pour organiser cette cérémonie durant l’été.
Un autre rendez-vous est évoqué le 12 juillet, à Trébeurden, autour d’une forme d’exposition ou de présentation photographique, dont les contours doivent encore être précisés. Emmanuel Dall’Aglio évoque également la possibilité de présenter un spectacle autour des questions chamaniques, une compagnie ayant manifesté son intérêt.
Une rencontre est également à l’étude autour des figures de Kenneth White et Georges Perros, figure littéraire associée au Finistère, avec la participation du poète Jean-Pierre Siméon et de Carole Mesrobian, présidente du PEN Club français, tous deux membres d’honneur. Pour Emmanuel Dall’Aglio, ces projets doivent primer sur la polémique : « On avance, on est dans le factuel, avec l’intention de faire découvrir, redécouvrir l’œuvre. »

Au terme de ces échanges, plusieurs questions demeurent ouvertes : la maison sera-t-elle conservée ou vendue ? Où sera installé l’espace dédié à l’œuvre de Kenneth White ? Comment sera inventoriée et conservée la bibliothèque ? Quelle place reviendra à l’IIG dans le dispositif ? Quel rôle jouera l’association Monde Ouvert auprès de la commune ? Et qui, au fond, pourra légitimement parler au nom de l’héritage White ?
La question n’est plus seulement patrimoniale, elle engage désormais la légitimité des héritiers, celle des associations, le rôle de la commune et la capacité des acteurs à transformer une volonté littéraire en projet public viable.
Crédits photo : Kenneth White, photographie réalisée par Marie-Claude White et transmise par Stéphane Bigeard.
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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