L’histoire du groupe dirigé par Philippe Rivière, qui a repris une trentaine de sites industriels en six ans avant de terminer en liquidation judiciaire, éclaire sur les méthodes parfois controversées des « serials repreneurs ».
Voilà plusieurs mois que les 180 salariés de l’entreprise Enerflux à Blois (Loir-et-Cher), qui fabrique des pompes hydroélectriques et des systèmes de refroidissement pour l’industrie automobile, sont en activité partielle. L’entreprise en redressement judiciaire, qui attend en cette fin avril une éventuelle reprise par deux groupes, figure parmi les victimes du groupe ACI.
Ce « serial repreneur » a racheté frénétiquement une trentaine de sites industriels en six ans, dont Enerflux en 2024, avant de terminer en liquidation judiciaire, en mars. Philippe Rivière, qui l’a dirigée jusqu’à la fin de l’année 2025, est visé par une enquête pour abus de biens sociaux. Et les nombreuses entreprises qu’il avait reprises s’estiment lésées.
Le dirigeant Philippe Rivière a pourtant longtemps été vu comme un visionnaire et un défenseur de la souveraineté industrielle française. En 2019, il crée le groupe ACI et commence à racheter des entreprises spécialisées dans la sous-traitance de pièces et d’équipement dans des secteurs stratégiques comme le nucléaire, l’aéronautique et l’automobile. Il commence par s’implanter dans la Loire, puis la Haute-Savoie, et grandit chaque année. Parfois, c’est à la barre du tribunal des activités économiques qu’il rachète des entreprises.
Au plus fort de son activité, en 2024, le groupe ACI possède plus d’une trentaine d’entreprises à travers la France et emploie près de 1 600 salariés. Philippe Rivière fait le tour des médias et des conférences, se targue de compter Thales, Safran et Dassault parmi ses clients et envisage même de faire son entrée en bourse, selon Lyon Décideurs. Mais plus les mois passent, plus sa stratégie de « build-up », qui consiste à s’agrandir en acquérant des sociétés du même secteur, commence à faire débat.
Alors que l’Etat se félicite des reprises successives d’ACI – en mars 2025, le ministère de l’Economie salue « un groupe en croissance » lors d’une visite de Marc Ferracci aux aciéries Hachette et Driout à Saint-Dizier (Haute-Marne) – la machine s’enraye au cours de l’été. Les 80 millions d’euros promis par la venue du fonds d’investissement américain Fortuna n’arriveront jamais, comme l’a relaté le média L’Informé dans une enquête. « On s’est fait escroquer par Fortuna », affirmait à l’époque Philippe Rivière, cité par BFMTV.
Un temps candidat à la reprise de l’aciériste Novasco, le groupe ACI fait finalement marche arrière. En septembre, la holding qui chapeaute la trentaine d’entreprises est placée en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Lyon, sur demande du cofondateur, alors qu’elle prévoyait de réaliser un chiffre d’affaires de 150 millions d’euros en 2025. Philippe Rivière est privé par le tribunal de son mandat social à la tête de l’entreprise. Les derniers mois, elle a été gérée par des administrateurs judiciaires. Philippe Rivière a fait appel.
Face aux alertes, l’Etat, qui avait aidé le groupe, a déclenché un audit en novembre 2025. Dans le même temps, les entreprises reprises par ACI commencent à être vendues ou placées en redressement et en liquidation judiciaire. Malgré un plan de continuation présenté avec l’appui d’un fonds d’investissement britannique, le repreneur en série est finalement placé à son tour en liquidation judiciaire, en mars.
A Blois, la CGT estime qu’Enerflux est « au bord du gouffre » et accuse le groupe ACI du « siphonnage » de onze millions d’euros dans la trésorerie de l’entreprise pour nourrir les caisses de sa holding. « Philippe Rivière rachetait des entreprises et s’empressait de vider leurs caisses pour en racheter d’autres, et tout ça dans l’impunité la plus totale », accuse Ludwig Béraud, secrétaire de la CGT-Métallurgie de la Loire, département où ACI possédait plusieurs sites. Outre des problèmes de trésorerie, la CGT alerte aussi sur l’utilisation du « lease-back », une technique qui permet à une entreprise de générer du cash en vendant de l’immobilier ou des machines à une société avant de les lui relouer.
Depuis mars, l’ancien dirigeant d’ACI est donc visé par une enquête pénale pour abus de biens sociaux, à la suite de révélations de « flux anormaux de trésorerie » vers sa holding personnelle baptisée Capart, selon le parquet de Lyon. Interrogé par franceinfo, l’avocat de Philippe Rivière, Gauthier Doré, évoque un « procès d’intention » sur le volet pénal et des désaccords entre les fondateurs du groupe ACI. « On a dit qu’il avait ponctionné le groupe, que c’était un escroc, mais c’est à la justice pénale de le démontrer », estime aussi Gauthier Doré, précisant que son client n’a pas été mis en examen à l’issue de sa garde à vue en mars.
La chute du groupe ACI a fait des dégâts et provoqué la disparition de nombreux emplois. A Saint-Dizier (Haute-Marne), la reprise des fonderies Hachette et Driout, le plus gros site du groupe ACI, par un groupe britannique s’est soldée par le licenciement de 82 personnes sur les 241 salariés, selon Le Journal de Haute-Marne. Ailleurs, certaines entreprises ont été tout simplement liquidées, entraînant la disparition de nombreux emplois.
C’est le cas à Besançon, où 63 salariés ont été licenciés chez Fralsen, un fabricant de pièces microtechniques de précision. « On avait une équipe formidable, on avait planté les graines pour que ça reprenne, avec 30% de croissance l’an dernier chez les sous-traitants. On aurait pu continuer », a estimé auprès de France 3 le directeur de l’usine, Sylvain Tatu, qui attribue en partie cette liquidation judiciaire à la ponction de près de trois millions d’euros dans la trésorerie par la holding.
A Enerflux, dans le Loir-et-Cher, où deux repreneurs se sont positionnés, 180 emplois sont en suspens. « On sait que la liquidation est une hypothèse », regrette Christophe Degruelle, président socialiste de la communauté d’agglomération de Blois. « J’ai été scandalisé par le comportement de Philippe Rivière. Au moment de la reprise [en 2024], il nous avait dit qu’ACI était en pleine croissance, que le groupe se restructurait et qu’Enerflux était une belle aventure industrielle. Là, on a l’impression de s’être fait rouler dans la farine. »
Source:
www.franceinfo.fr





