À El-Fasher, le retour à la vie civile n’a pas suivi la victoire militaire. Un an après la prise de cette grande ville du Darfour par les Forces de soutien rapide, alliées à Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemetti, l’ancienne place forte de l’armée soudanaise reste largement désertée. La plupart des habitants ont fui les combats ou l’insécurité qui s’est installée après le changement de contrôle. Dans les quartiers vidés, l’absence de services publics et la faiblesse des autorités civiles donnent à la ville l’apparence d’un centre urbain suspendu, où la normalité demeure hors d’atteinte.
El-Fasher occupait une position particulière dans la guerre au Soudan. Capitale du Darfour du Nord, elle constituait le dernier grand bastion de l’armée soudanaise dans cette région marquée depuis deux décennies par des violences massives et des déplacements répétés de population. Sa chute a modifié l’équilibre local du pouvoir en consacrant l’emprise des FSR sur une zone stratégique. Mais cette conquête n’a pas débouché sur une administration stabilisée : les institutions civiles ne fonctionnent qu’à la marge, tandis que les décisions concrètes relèvent surtout des commandants armés présents sur le terrain.
Cette réalité pèse directement sur les habitants restés sur place comme sur ceux qui voudraient rentrer. Sans garanties de sécurité, sans autorités municipales pleinement opérationnelles et avec des infrastructures affaiblies, le retour des familles déplacées reste difficile. Les marchés, l’école, la santé et les démarches administratives dépendent d’un environnement que la guerre a profondément désorganisé. Dans une ville autrefois carrefour commercial et administratif du Darfour, la disparition d’une partie importante de la population réduit aussi les moyens de subsistance et entretient une économie de survie.
Le sort d’El-Fasher illustre l’un des effets majeurs du conflit soudanais : la fragmentation du pouvoir entre forces militaires et groupes armés, au détriment des structures civiles. Depuis le début de la guerre entre l’armée soudanaise et les FSR en avril 2023, les organisations humanitaires et les Nations unies alertent sur l’effondrement des services essentiels et l’ampleur des déplacements de population. Au Darfour, ces dynamiques prennent une dimension particulière, car elles s’ajoutent à une histoire récente de violences communautaires, de camps de déplacés et de rivalités militaires.
Dans ce contexte, El-Fasher n’est pas seulement une ville conquise : elle est devenue le symbole d’un territoire où la victoire armée ne suffit pas à reconstruire l’ordre public. Tant que les institutions civiles resteront faibles et que la sécurité dépendra principalement de chefs militaires, la perspective d’un retour massif des habitants demeurera limitée. La ville fantôme du Darfour rappelle ainsi que, dans la guerre soudanaise, contrôler une capitale régionale ne signifie pas encore la gouverner.






