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TEMOIGNAGES. "Ces images sont dans mon sac à dos de vie d'infirmière" : dix ans après l'attentat du 14-Juillet à Nice, soignants et secouristes se confient

Pédiatre urgentiste, infirmière, psychologue ou bénévole de la protection civile : quatre soignants et secouristes retracent la prise en charge des victimes de l’attaque survenue sur la promenade des Anglais en 2016 et expliquent à quel point ils restent marqués.

« On était en mode pilote automatique. » Philippe, Chloé*, Maeva et Jérémy n’avaient pas prévu de se mobiliser le 14 juillet 2016 à Nice. Ce soir-là, la foule sur la promenade des Anglais, qui venait d’assister au feu d’artifice, aurait dû s’éparpiller, comme chaque année. Mais la soirée a basculé dans l’horreur lorsque le Tunisien Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a foncé sur la foule sur près de 2 km au volant d’un camion de 19 tonnes, faisant 86 morts et plus de 400 blessés avant d’être tué par la police.

La plupart des soignants et secouristes de Nice et ses environs ont immédiatement été sollicités, y compris s’ils ne travaillaient pas. Tout au long de la nuit, puis dans les jours qui ont suivi, ils ont assuré la prise en charge physique et psychologique des victimes et de leurs proches. Une période éprouvante, quand bien même ils avaient été préparés au pire quelques semaines auparavant, en application du plan blanc pour l’Euro de football, qui se déroulait en France. Dix ans après, ils racontent à franceinfo comment ils ont vécu cet attentat et ses répercussions, tant sur le plan professionnel que personnel.

Philippe, pédiatre urgentiste : « Il reste une souffrance non verbalisée »

Lorsque le camion déboule sur la promenade des Anglais, à 22h33 précises, Philippe, chef de service adjoint des urgences de la Fondation pédiatrique Lenval, est chez lui. Dès l’arrivée des premiers blessés, ses collègues l’appellent en renfort. « En vingt minutes, j’étais sur place. On a géré un afflux de victimes, de tous âges, car les gens sont venus spontanément vers l’hôpital, situé à proximité du lieu de l’attentat », se remémore ce pédiatre urgentiste, qui exerce depuis 1999 au CHU de Lenval.

« Beaucoup de soignants sont venus aider spontanément, il y avait une grande solidarité », souligne Philippe, resté sur place toute la nuit. Ce n’est que le lendemain qu’il prend conscience de l’horreur des faits, malgré la prise en charge médicale de grande envergure qui doit se poursuivre. Il faut aussi gérer les nombreuses personnes à la recherche de « leur fille, leur mère, leur père… »

« Les premières 72 heures ont été éprouvantes », se souvient-il. Il faut trouver du personnel disponible en cette période de vacances et remplacer les soignants épuisés par la nuit de l’attentat. « Des réunions de débriefing ont eu lieu tout au long de la semaine, par petits groupes », se rappelle-t-il avec émotion.

« On a tous ressenti le besoin extrêmement fort de se serrer dans les bras et de pleurer. »

Philippe, pédiatre urgentiste

à franceinfo

Ceux qui le souhaitaient ont bénéficié d’une prise en charge psychologique. Un petit nombre de soignants, trop marqués par l’attentat, a été placé en arrêt maladie. « Personnellement, j’ai toujours évité depuis de reprendre des gardes le 14 juillet », témoigne Philippe, qui conserve « une aversion » pour les concerts avec une grande foule, dix ans après. Autour de lui, les soignants toujours en poste « en parlent peu ». Philippe se dit « persuadé » qu’il « reste » chez eux « une souffrance non verbalisée ». « On n’en parle plus et rien n’est prévu pour commémorer cet événement collectif », regrette-t-il.

Chloé, infirmière et pompier volontaire : « On est là pour soigner, on n’a pas à culpabiliser »

Pompier volontaire, en plus d’être infirmière en réanimation pédiatrique à l’hôpital Lenval, Chloé*, qui ne travaillait pas le soir de l’attentat, est appelée en renfort. Elle est alors sur le point d’aller se coucher. Une demi-heure plus tard, elle entre dans la discothèque High Club, transformée en poste médical avancé, où les urgences absolues sont regroupées. Elle y prend en charge des victimes de l’attentat jusqu’à 5 heures du matin. Un an après, à l’été 2017, cette soignante nous avait raconté comment elle s’était retrouvée confrontée à la violence des événements.

Dix ans plus tard, ce qu’elle a vu et vécu continue de la hanter. « Les patients sous les draps blancs, ce sont des images dont je n’arrive pas trop à me défaire. De temps en temps, ça refait surface », témoigne Chloé, qui a appris à vivre avec, en mettant « ces choses » dans son « sac à dos de vie d’infirmière ». Car elle estime avoir fait de son mieux : « C’est un attentat atroce, mais c’est notre travail. On est là pour soigner, on n’a pas à culpabiliser. »

Chloé a « créé un lien particulier » avec les collègues à ses côtés pendant la nuit, et les jours d’après. Mais certains n’ont pas réussi à dépasser ce traumatisme secondaire, appelé aussi traumatisme vicariant. Trois d’entre eux ont changé de métier quelques années après l’attentat. Pour autant, Chloé n’en sort pas totalement indemne dans sa vie personnelle : elle a cessé d’aller voir des concerts et de participer à des grands rassemblements, comme ces derniers jours pour les matchs de la Coupe du monde.

« Le monde de la pédiatrie, c’est les bisounours. Les collègues sont rarement confrontés à de telles atrocités. Avec ma double casquette de pompier, j’ai pu accuser le choc et cheminer pendant dix ans. »

Chloé, infirmière et pompier volontaire

à franceinfo

Côté professionnel, l’expérience de la prise en charge post-attentat l’a finalement « aidée » dans sa pratique quotidienne, en créant des réflexes pour faire face à ce genre de situations. Si Chloé a réussi à s’en remettre, c’est aussi parce qu’elle a pu soigner un petit garçon, alors âgé de 6 ans, en vacances à Nice avec sa famille. Il était gravement blessé, tout comme sa mère, hospitalisée à l’autre bout de la ville. Il a fallu deux mois pour les réunir. Des retrouvailles auxquelles l’infirmière a participé, et qu’elle avait pu nous relater. Elle a continué à recevoir des nouvelles de cette famille, ponctuellement. Dix ans après, Chloé ressent toujours autant d’émotion : « Ce moment fait partie de l’un des plus forts de ma carrière. »

Maeva, psychologue : « Ça a été compliqué de se remettre dans la réalité »

« Tout le monde était perdu. » C’est ce que constate Maeva lorsqu’elle entre dans l’amphithéâtre Le Galet, adossé à l’hôpital Pasteur de Nice. Psychologue depuis cinq ans à l’époque, elle a été appelée en urgence par une collègue et amie qui travaillait pour la cellule d’urgence médico-psychologique. « J’allais là où j’entendais pleurer, j’essayais de comprendre ce qu’il s’était passé », se remémore la quadragénaire, qui tente de rassurer les personnes qui cherchent leurs proches.

Maeva se souvient plus particulièrement de cet homme qui avait perdu femme et enfant, « un papa qui était dans tous ses états, il savait que c’était fini… » Ou encore de cet agent hospitalier qui « nettoyait des flaques de sang en continu ». « Je l’ai débriefé pendant une demi-heure. Personne n’a les armes psychiques pour ça. » « Je n’étais pas vraiment préparée, mais j’ai fait mon job, c’est de l’automatisme. Je donnais à boire et à manger, je rassurais sans donner de faux espoirs. J’ai l’habitude du travail sur les scènes de traumatisme pour y mettre du sens. Là, il n’y en avait pas », lâche-t-elle.

« Pendant 15 heures, j’ai vécu l’attentat à travers les gens. J’ai écouté les récits tout au long de la nuit sans jamais avoir rien vu. Je peux décrire le bruit des corps sous le camion, je l’ai entendu au moins 30 fois. »

Maeva, psychologue

à franceinfo

Après l’attentat, Maeva continue d’assurer des nuits de garde, puis une ligne téléphonique d’assistance psychologique. Elle aussi garde en tête des anecdotes : « J’ai revu une maman qui avait perdu ses trois enfants le soir de l’attentat. Elle les avait retrouvés 24 heures après. Un voisin les avait mis à l’abri dans un immeuble. » Pendant près de deux ans, elle est régulièrement sollicitée pour panser les blessures psychologiques des patients atteints physiquement. « Ils ne réalisaient le syndrome post-traumatique qu’au moment de leur opération chirurgicale », souligne-t-elle.

A l’été 2016, Maeva venait de reprendre le travail après un congé maternité. « Je suis restée en hypervigilance pendant deux à trois ans. Dans les lieux très fréquentés, je cherchais les issues de secours, j’avais des pensées envahissantes de quelques secondes », relate la psychologue, suivie par un superviseur pour dépasser ce vécu. D’autres séquelles sont apparues. « Dans les années qui ont suivi, j’étais incapable de m’intéresser aux petits problèmes. J’ai dû travailler ça », développe Maeva, qui travaille actuellement dans la protection de l’enfance. Elle a mis à distance la fête du 14-Juillet, mais n’oublie jamais d’envoyer un SMS à l’amie qui l’a appelée en renfort il y a dix ans. « Je lui écris : ‘Une pensée pour toi’. En mémoire de cette journée si difficile. »

Jérémy, bénévole à la protection civile : « C’était ma pire mission de secouriste »

De ce 14 juillet 2016, Jérémy conserve d’abord un sentiment de sidération, qu’il éprouve en arrivant sur la promenade des Anglais, une heure après l’attaque. « C’est un endroit qu’on connait bien, joyeux. C’était très choquant, mais il fallait garder la face », se souvient-il. Bénévole en charge de l’opérationnel, il a déjà une longue expérience à la protection civile au moment de l’attentat. Il est notamment intervenu sur les lieux du crash de l’A320 de Germanwings, survenu le 24 mars 2015 au nord-ouest de Nice. Mais il le dit d’emblée : « L’attentat de juillet, c’était ma pire mission de secouriste ».

Rodé et formé au soutien, il applique avec les autres bénévoles « un protocole assez classique ». Positionné à l’accueil de la cellule d’urgence médico-psychologique, le plus souvent en binôme avec un infirmier, il oriente les personnes qui se présentent, qu’il appelle « les impliqués », vers les soignants appropriés. « On a reçu 1 500 personnes », estime-t-il aujourd’hui. Car la mission d’urgence a finalement perduré pendant 17 jours. « C’était long et dur », appuie le bénévole, par ailleurs enseignant.

Pour Jérémy, la situation la plus difficile survient trois jours après l’attentat, quand il accompagne les membres des familles des victimes jusqu’à l’entrée de « la morgue » de l’institut médico-légal de l’hôpital Pasteur, où ils doivent reconnaître les corps.

« C’étaient des cris, de la douleur. Je garde en tête les parents de jeunes victimes, ce papa qui venait reconnaître son fils mineur décédé… »

Jérémy, bénévole à la protection civile

à franceinfo

Jérémy ne pense pas souffrir de stress post-traumatique : « J’ai pu parler à une psychologue, car on a déclenché notre cellule pour avoir un suivi rapide. » Néanmoins, il est toujours vigilant quand il passe sur la promenade des Anglais. Il s’arrête « systématiquement » pour se recueillir devant une stèle installée à l’intérieur de la villa Masséna en mémoire des victimes. Devenu directeur de la protection civile pour toutes les Alpes-Maritimes, il ne pourra pas se joindre à ses équipes mardi, pour les commémorations des 10 ans de l’attentat. Mais il sera présent par la pensée. « Ce soir-là, j’ai l’impression d’avoir été utile, je partage avec les secouristes le sentiment du devoir accompli. »

* Le prénom a été changé


Source:

www.franceinfo.fr

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