Le 18 mars 2015, Lucas, seize ans, disparaissait sans laisser de traces, alors qu’il devait se rendre à la piscine. À l’époque, l’enquête ne donnera aucune réponse et n’identifiera aucun suspect. Sur quelles méthodes s’appuie la police en cas de disparition ? Quel est le rôle des psychocriminologues dont le rôle est d’étudier le profil psychologique des victimes et des criminels ? Chaque année, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement en France. La majorité concerne des mineurs en fugue.
Quand ses parents tenteront de le joindre par téléphone, Lucas ne répondra pas. Il ne répondra plus ni au téléphone, ni aux messages. Son portable, éteint à 17h16, ne se rallumera jamais.
Le 18 mars 2015, l’adolescent de seize ans devait prendre un bus afin de rejoindre son frère à la piscine pour un cours de natation. Il va disparaître sans laisser aucune trace. Il a pourtant bien quitté son domicile, mais sans prendre ses affaires de sport, seulement avec son petit sac à dos presque vide : il part sans argent de poche, ni sac de couchage, ni vêtement de rechange.
Les recherches débuteront très rapidement, cependant Lucas n’a pas été admis aux urgences, il n’est pas non plus chez un de ses amis qui affirment tous qu’ils n’ont reçu aucune nouvelle de lui. Une enquête pour disparition inquiétante est ouverte le soir même.
Pour L’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes) qui reprend ce type de dossier, ces enquêtes relèvent du défi : non seulement aucun suspect n’est identifié, mais surtout il n’existe aucune scène de crime sur laquelle s’appuyer, aucune trace n’est retrouvée, et évidemment aucun corps à autopsier. Le travail des psychocriminologues va constituer l’un des outils d’enquête : l’analyse reposera sur l’histoire de vie du disparu mais aussi sur des recherches scientifiques et profilage.
L’enquête
Les premiers éléments récoltés sur la personnalité de Lucas indiquent qu’il n’a pas le profil d’un fugueur. Le parquet requiert alors rapidement l’ouverture d’une information judiciaire pour enlèvement et séquestration. Par manque d’éléments, aucune thèse n’est écartée. Disparition volontaire ou mauvaise rencontre ?
Plusieurs personnes viennent apporter leur contribution à l’enquête. Ainsi, une voisine affirme l’avoir vu le jour de sa disparition, entre 17h15 et 17h30, se promenant sur un chemin en direction opposée de la piscine où il devait se rendre. Le lendemain, une autre femme pense aussi l’avoir reconnu : il était en train de traverser un champ. Une équipe de bénévoles reconnaît sa silhouette s’éloigner dans un bois, cinq jours après sa disparition, à plusieurs kilomètres du domicile. Une semaine après, un motard indique l’avoir aperçu marcher le long d’une route, son sac sur le dos. Enfin, une adolescente et son père l’auraient croisé dans un grand magasin d’une ville éloignée, en présence d’une femme d’une cinquantaine d’années.
Selon les études, 90 % des personnes qui font des déclarations à la police le font pourtant en toute honnêteté. La plupart des témoignages qui conduisent les enquêteurs sur de fausses pistes sont généralement de bonne foi mais contiennent des omissions, des erreurs ou encore des oublis.
En l’espèce, un chien policier va pister la trace de Lucas sur 1 km seulement de son domicile. Les zones seront explorées par hélicoptère. Aucun élément probant ne permettra de faire avancer l’enquête.
Le corbeau
De longs mois passent sans aucune trace de Lucas, jusqu’à ce que les parents de l’adolescent commencent à recevoir une série étrange de onze lettres anonymes. Une personne inconnue leur donne des nouvelles rassurantes de leur fils. Sur une feuille de papier glissée dans un journal, le texte écrit en lettres bâton indique :
« QUE LES PARENTS DE LUCAS, NE S’INQUIÈTENT PAS. IL VA BIEN. PAS DE MAUVAISES RENCONTRES. IL AIME SA FAMILLE. IL VA BIEN ».
Pendant un an, ils recevront ces lettres à chaque fois accompagnées de feuilles d’arbre, s’accrochant à l’espoir qu’il est vivant et en bonne santé.
Ce type d’affaires criminelles provoque assez fréquemment l’intérêt de personnes présentant des troubles mentaux. La teneur des propos dans certains courriers sont facilement assimilés à une maladie psychique. Mais dans certains cas, il devient plus difficile de se prononcer et nous pouvons alors apporter notre concours pour l’analyse de ces écrits, que ce soient ceux de corbeaux ou de témoins.
nationalarchives.gov.uk/explore-the-collection/stories/hoax-letter-signed-by-jack-the-ripper
Des outils opérationnels nous permettent de travailler ces messages, soutenant notre réflexion quant à la crédibilité des révélations qui sont faites. La méthode SCAN (Scientific Content Analysis) en fait partie : elle permet d’analyser et de traiter le contenu du courrier, sa chronologie ainsi que la structure de la déclaration. Une étude de N. Smith (2001) indique qu’elle permet aux enquêteurs de discriminer les sujets véridiques à 80 %.
L’utilisation des pronoms, de certains verbes ou de connecteurs (« car », « alors », « ainsi », etc.), la manière de rédiger l’introduction ou d’énoncer certains détails, donnent des indications précieuses sur la personnalité du rédacteur et la fiabilité de son propos. La méthode stipule qu’aucun indicateur n’est à interpréter isolément, il s’agit d’une aide à l’analyse qui doit se réaliser en globalité pour limiter les biais de confirmation. Une formation de linguistique et en analyse de contenu écrit délivrée par le FBI nous permet donc de parfaire notre expertise dans le domaine.
Les enquêteurs vont parvenir à identifier l’expéditeur de ces courriers à partir d’images de vidéosurveillance d’une caméra située au centre de tri où l’auteur était venu poster ses lettres. L’inconnu est un homme de 57 ans, employé dans un supermarché. Il présente une personnalité fragile, avec des traits de mythomanie. L’homme s’avérera n’avoir aucun lien avec la disparition de Lucas.
Profilage des disparitions criminelles
En moyenne, chaque année en France, 58 000 disparitions font l’objet d’un signalement auprès d’un service de police ou de gendarmerie qui les enregistrent alors dans le fichier des personnes recherchées (FPR). La majorité concerne des disparitions volontaires, en particulier des mineurs en fugues (+ de 36 000 en 2024). Cela correspond à une moyenne de 158 disparitions par jour et, même si une grande partie concerne des fugues plus ou moins longues, cela constitue une souffrance pour les familles, une mise en danger potentiel et de nombreuses investigations pour les forces de l’ordre.

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La plupart des disparitions ne sont donc pas criminelles (seulement 3 % environ selon le FPR). La victimologie est encore une fois un levier puissant dans ce type de dossier pour déterminer la probabilité que la personne ait été, en réalité, victime d’un criminel.
Mais à ce jour, presque aucun chercheur ne s’est intéressé aux disparus, laissant les enquêteurs seuls face à leur intuition pour prioriser les dossiers et évaluer les risques. Une seule étude scientifique s’est penchée sur les critères pouvant alerter les forces de l’ordre quant au risque de disparition criminelle. Cette recherche (2022), écrite par notre unité de psychocriminologues (UACP/OCRVP) et des universitaires internationaux (J. Chopin, E. Beauregard, C. Baroche, M. Sabot, & al.) a permis d’identifier deux principaux indicateurs : l’un est lié à la victime et l’autre au contexte de sa disparition. Notre travail a par ailleurs établi, de manière objective, les premières typologies de personnes disparues, en réalité victimes d’un criminel.
Ainsi, nos résultats indiquent qu’une disparition pourrait laisser suspecter qu’un acte criminel a eu lieu dans les conditions suivantes : la personne marchait seule la dernière fois qu’elle a été vue (55 %), sa disparition a lieu pendant le week-end (23 %) ou en pleine nuit (13 %). Par ailleurs, les disparitions criminelles surviennent plus fréquemment (dans 63 % des cas) dans un rayon de moins de 10 km du domicile. Dans 53 % le lieu présumé de la disparition est un lieu extérieur.
À partir de ces données statistiques, notre étude a pu extraire quatre grandes typologies de personnes les plus à risque d’être victimes d’une disparition criminelle. Mais le profil de Lucas ne fait pas partie de l’une d’elles.

La victimologie nous apprend que l’adolescent est un grand passionné de nature et un collectionneur de pierres. Pour un psychocriminologue, la piste principale pourrait s’orienter préférentiellement vers un accident (une chute) dans le cadre de la recherche de nouvelles trouvailles.
Résolution
Les ossements de Lucas seront retrouvés 6 ans plus tard, sur le flanc d’une falaise à 800 mètres à peine de son domicile par le GRIMP (groupe de reconnaissance et d’intervention en milieu périlleux) des sapeur-pompiers.
Les analyses ADN permettront de certifier qu’il s’agit bien de sa dépouille, mais l’absence de certains os comme celui du crâne empêchera le légiste de statuer sur les causes de sa mort. La famille devra faire son deuil sans avoir obtenu toutes les réponses qu’elle espérait.

Police nationale, CC BY
Si Lucas a pu être identifié, il faut savoir qu’en France, de nombreux corps sont retrouvés sans qu’une identité ne puisse être rattachée. Une analyse de l’OCRVP révèle qu’entre 2010 et 2022, entre 120 et 150 corps ont été inhumés sous X, dont un quart restera non identifié. Des anonymes, parfois recherchés (accident, catastrophes naturelles, etc.), mais souvent oubliés, que la maladie mentale, les addictions ou la solitude ont invisibilisés. L’OCRVP dispose de personnels dédiés, afin de les recenser, comparer les fichiers pour contribuer à donner, un jour, un nom à leur sépulture. Notre service participe aussi à la campagne de communication d’INTERPOL nommé « Identify Me », destiné à faciliter l’identification de femmes anonymes décédées dans des conditions suspectes, grâce à la coopération internationale et à la diffusion d’informations auprès du public.
Bien éloigné de nos fictions télévisées, le travail des psychocriminologues sur ces dossiers n’est qu’un outil parmi d’autres pour soutenir les investigations policières. Ce travail de profilage replace la victime au cœur des enquêtes criminelles et introduit aussi les sciences criminelles, les recherches statistiques, comme un nouvel axe de réflexion.
Les avancées technologiques et la généalogie génétique apportent aussi de nouveaux espoirs dans la résolution d’enquêtes liées à des disparitions anciennes entrant dans la catégorie des « cold cases ». Mais cela ne remplace pas le nécessaire travail humain mené par les équipes de la police qui consacrent leur quotidien à ces dossiers complexes, et qui apportent bien souvent leur lot de frustrations ou de déceptions.
Source:
theconversation.com





