La soie est fabriquée à partir d’un filament sécrété par la chenille de l’espèce Bombyx mori, le papillon du mûrier. Au cours de son développement la chenille tisse en effet autour d’elle un cocon filamenteux dont elle s’extrait une fois sa métamorphose en chrysalide achevée. Le cocon ne mesure que deux centimètres tout au plus, alors quelle est la chance d’en retrouver en contexte archéologique ?C’est pourtant ce qui a été réalisé par des archéologues chinois et ouzbeks sur un site de la civilisation de l’Oxus, en actuel Ouzbékistan. La forteresse de Sapalli dépé se situe le long du fleuve Sourkan-Daria, affluent de l’Amou-Daria. Cet établissement de l’âge du bronze n’est pas très éloigné de Dzharkutan, qui devait être un centre de pouvoir important pour cette société qui pratiquait l’agriculture et l’élevage et vivait au sein de complexes proto-urbains. Le troisième site fouillé, Molleli, est beaucoup plus petit et représente la phase la plus récente de la culture qui a régné sur cette région.
Carte de la région du Sourkan-Daria et des sites étudiés (B). Photos de la zone de fouilles de Sapalli dépé (C). Crédits : Zhou et al., Science Advances, 2026
Le Bombyx du mûrier n’existe pas à l’état sauvage
Au cours de fouilles réalisées entre 2017 et 2019, trois cocons desséchés ont été mis au jour à Sapalli dépé parmi des restes botaniques carbonisés ou bien eux aussi desséchés. Pour déterminer quelle espèce d’insecte avait fabriqué ces cocons, les chercheurs ont réalisé des analyses par chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse en tandem (LC-MS/MS), ce qui leur a permis d’identifier un certain nombre de peptides spécifiques de l’espèce Bombyx mori.Puisque ces cocons ont bien été sécrétés par des chenilles de papillon du mûrier, cela laisse déjà supposer qu’une culture du ver à soie (ou sériciculture) était en place sur ces sites. En effet, Bombyx mori n’existe pas à l’état sauvage. Il est la forme domestiquée du Bombyx mandarina.
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Des essences d’arbres et des cultures très diversifiés
Pour le confirmer, il faudrait aussi identifier des restes de mûrier blanc (Morus alba), dont est friand le Bombyx mori, parmi le millier de fragments de charbon de bois ayant été exhumés. Ils apparaissent sur les trois sites, « avec une tendance à la hausse au fil du temps, passant de 10% à Sapalli dépé à plus de 60% à Molleli », précisent les auteurs dans la revue Science Advances, sachant que le premier est le plus ancien et le second, le plus récent.D’autres espèces arboricoles sont également représentées (Citrus, Ficus, Prunus,Tamarix, vigne, olivier, pistachier…), tandis que les graines (d’orge, de blé, de millet, de lentille, de lin) dessinent un paysage de cultures diversifiées.

Structure des cocons de vers à soie anciens au microscope. Crédits : Zhou et al., Science Advances, 2026
Un fragment textile mis au jour dès le siècle dernier
De cette coexistence entre cocons de ver à soie et culture du mûrier blanc, on peut déduire que les habitants de la région pratiquaient certainement l’élevage du Bombyx mori en vue de fabriquer de la soie. Les premières fouilles réalisées à Sapalli dépé au cours des années 1960-70 avaient mis au jour un morceau d’étoffe identifié comme telle. Ce fragment aujourd’hui conservé au musée de Tachkent n’a pu être réanalysé pour l’occasion, mais « des documents d’archives confirment sa fabrication selon une technique traditionnelle d’armure toile à partir de fils filés, conforme au mode de fabrication de la soie à la chinoise », assurent les auteurs.
De la soie véritable et non un de ses succédanés
S’il est important de prouver la présence conjointe du papillon et de l’arbre qui le nourrit, c’est parce qu’il existe diverses sortes de soie. Autrement dit, dès la préhistoire, les êtres humains ont tissé d’autres filaments sécrétés par d’autres insectes pour fabriquer des textiles s’apparentant à la soie, mais qui ne sont pas de la soie véritable – qui est plus fine et plus luxueuse. On a ainsi voulu trouver des fragments de soie sur divers sites asiatiques et européens, voire en Égypte, mais toutes ces attributions ont fini par être réfutées. « L’identification de ces cocons comme appartenant à l’espèce Bombyx mori revêt une importance particulière, car elle les relie à la tradition de la soie issue du mûrier, originaire de la Chine antique, explique ainsi l’un des auteurs, Xinyi Liu, de l’université de Saint-Louis (États-Unis). Cela diffère des traditions de soierie non liées au Bombyx qui prévalaient historiquement en Asie du Sud (en Inde actuelle, ndlr), notamment les soies Tussar, Eri et Muga, qui reposaient sur d’autres espèces de papillons de nuit et d’autres plantes hôtes. »
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Les échanges entre Asie orientale et centrale précèdent la Route de la soie
En prouvant que la soie était fabriquée en Asie centrale au cours de l’âge du bronze, l’histoire traditionnelle de la Route de la soie est donc remise en question, tant du point de vue chronologique que du point de vue des échanges inter-régionaux. Cette découverte s’inscrit d’ailleurs dans un cadre plus vaste, puisque certains des auteurs de l’étude ont déjà mis en évidence une large diffusion de techniques (culture des céréales et des fruits, élevage, métallurgie) entre Chine et Asie centrale à la même époque. « Nous savons que c’était une période durant laquelle les communautés de tout le continent eurasien échangeaient des marchandises et apprenaient les unes des autres, parfois dans le cadre de mouvements de population, parfois par inspiration culturelle », poursuit Xinyi Liu.Datés entre 1940 et 1765 avant notre ère, les cocons de Sapalli dépé sont les plus anciens vestiges de Bombyx mori jamais découverts. Ils indiquent que la sériciculture pourrait avoir fait partie de ces échanges précoces entre Asie orientale et centrale, anticipant de près de 2.000 ans l’établissement « officiel » de la Route de la soie.
Source:
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