Vert. Rosée. Mousse. Sang. Une limace avance. Un orvet happe. Des scolopendres flairent. La forêt ouvre le livre avant les humains, ou contre eux. Elle digère déjà. Sur l’humus, un corps tombe, la bouche avale la fange, les fourmis s’organisent. Verdict : « Le retour à la terre, la chair devenue matière. »
Guillaume Nail plante ainsi son décor sans précaution. Les Carnivores ne déroule pas une anticipation propre, réglée, transparente. Il pousse dans le gras, les plaies, les odeurs, les fluides. Ça grouille. Ça mord. Ça pourrit et ça renaît. Le roman suit Augustin, enfant élevé dans une clairière par des parents coupés du monde, puis arraché à la forêt après la mort des siens et l’abattage de son chien Toby. Un survivant. Un corps en trop. Une anomalie.
Augustin, le garçon qui se souvient des bêtes
Les plus belles pages appartiennent d’abord à l’enfance d’Augustin. Son monde tient dans une maison d’orée, un père herboriste, une mère qui se désinfecte avant de l’enlacer, les champignons, la pluie, les ronces, les animaux. Sous l’averse, le garçon éprouve une communion presque simple : « Le ciel, l’eau et puis lui. Un même tout. »
Cette phrase donne au livre sa lumière. La forêt n’est jamais aimable. Elle infecte, griffe, avale, recycle. Mais elle offre à Augustin une grammaire du vivant que la société sanitaire voudra ensuite lui retirer. Dans le Sanum, on le lave, on le teste, on le surveille, on l’intègre. La promesse administrative tombe comme une sentence : « C’est ici, parmi nous, que tu vas renouer avec la société. »
Renouer, vraiment ? Nail montre surtout un désapprentissage. Augustin perd l’odeur, le toucher, le risque, la proximité des peaux. Le monde qui prétend le sauver lui confisque ce qui le faisait tenir debout. Là se trouve l’un des points forts du roman : l’anticipation n’avance pas par gadgets, mais par sensations amputées.
Vadim, mâle saignant
Face à Augustin, Vadim. Autre rythme. Autre gueule. Employé frustré du Bureau de prévention des risques, il crache sur les affiches de simili-viande, pirate des serveurs, renifle le complot dans chaque restriction alimentaire. Son credo ne s’embarrasse pas de nuance : « L’Homme est un carnivore, point barre. »
Vadim est un personnage-lésion. Misogyne, paranoïaque, obsédé par la puissance, la domination, les protéines, la chair fraîche, le sexe comme prédation. Il voit dans la réduction des rations carnées une castration collective. Il transforme la prudence sanitaire en preuve d’un grand remplacement du vivant par le plastique, les substituts, les lavettes.
Guillaume Nail force le trait, et il a raison jusqu’à un certain point. Vadim fait rire jaune, puis inquiète. Il ressemble moins à un individu qu’à une coagulation de discours contemporains : survivalisme, masculinisme, complotisme, nostalgie frelatée du sauvage, fascination pour la meute. Le roman saisit très bien ce passage : la frustration personnelle devient idéologie, l’idéologie devient communauté, la communauté devient rite.
La chair contre le protocole
Entre Augustin et Vadim circule la vraie matière du livre : la chair. Viande qu’on rationne, viande qu’on fantasme, viande qu’on interdit, viande qu’on prépare, viande qu’on regarde comme une promesse ou une menace. Nail ne sépare jamais l’alimentaire, le sexuel et le politique. Tout passe par la bouche, la peau, les dents, les gants, les fluides.
La relation d’Augustin à Emad apporte le contrepoint le plus fragile. Dans un monde où le contact est soupçon, une peau, un souffle, un prénom suffisent à rouvrir une possibilité. Le texte trouve alors une phrase d’une netteté bouleversante : « Le désir vient de renaître, perdu depuis toujours. » Le roman respire là, dans cette brèche. Augustin ne cherche pas seulement la forêt. Il cherche un corps qui ne soit pas danger, domination ou expérience.
Vadim, lui, récupère tout. Le manque. La faim. La peur. La nature. Dans sa ferme devenue enclave, il parle comme un prophète de chair et de sang. Son dogme claque : « Nature est en nous. Et nous sommes Nature. » C’est beau, presque. Puis c’est terrifiant. Car cette nature-là ne libère personne. Elle enrôle, trie, possède, sacrifie.
Quand la fable serre trop les dents
La langue constitue la grande réussite des Carnivores. Courte. Coupée. Pleine de nerfs. Guillaume Nail écrit l’humus, l’antiseptique, la sueur, le pus, la graisse, le sang, les surfaces lisses, les chairs rêvées. Son roman a une énergie de morsure. Il sait aussi installer une satire efficace du contrôle sanitaire, des discours virilistes, des croyances survivalistes et des communautés qui promettent de rendre aux corps leur liberté pour mieux les discipliner.
La réserve tient à cette même puissance. Le livre appuie parfois si fort qu’il écrase une part d’ambiguïté. Vadim concentre presque tous les signes de la toxicité contemporaine : haine des femmes, délire complotiste, fantasme de chef, violence sexuelle, culte de la viande, appétit sectaire. L’accumulation produit un cauchemar cohérent, mais elle peut donner le sentiment que le personnage est davantage une machine idéologique qu’un être encore libre de surprendre.
Même fragilité dans la dernière partie : la logique des sections — saillie, engraissement, abattage, équarrissage — est brillante, mais très visible. À mesure que le récit monte vers le rite et l’horreur, la démonstration affleure. Certains adeptes auraient gagné à exister davantage avant d’être happés par la grande bouche du système.
La faim, c’est le pouvoir
Ces réserves n’annulent pas l’impact. Les Carnivores possède une vraie cohérence. Le Sanum prétend protéger les corps en retirant le vivant. Vadim prétend restaurer le vivant en possédant les corps. Deux prisons. Deux façons d’empêcher le contact, le consentement, l’imprévu.
La phrase la plus glaçante vient de lui : « Sans ses protéines, l’Homme n’est rien. » Tout Vadim tient là. Sous le discours du retour aux bêtes, il n’y a pas l’amour des animaux, ni celui de la forêt, ni même celui de la viande. Il y a la peur de n’être personne, la panique de perdre rang, sexe, pouvoir, territoire.
Guillaume Nail signe un roman sale, fiévreux, inégal par excès plus que par faiblesse. Il mord parfois trop fort. Mais il mord juste. On en sort avec de la terre sous les ongles, un goût de fer dans la bouche, et cette question qui gratte longtemps : que reste-t-il de l’humain quand il ne sait plus toucher le vivant sans vouloir l’assainir, le dominer ou le dévorer ?
DOSSIER – Les romans de la rentrée littéraire 2026
Par Nicolas GaryContact : **@********te.com
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